lundi 9 novembre 2009

Le Cid est-il un drame romantique? 4e partie

Ramener tout l’intérêt de la pièce du dehors au dedans, du spectacle extérieur, si pittoresque soit-il, et tentant pour l’imagination, vers le monde intérieur, vers la conscience, par l’analyse des sentiments et la peinture des passions, ce n’est rien de moins qu’une révolution au théâtre. Corneille l’a faite, résolument. C’est par là qu’il est « inventeur », comme l’a dit Voltaire, et qu’il a créé la tragédie.

Il suit de là qu’il devait condenser et simplifier ce qui est épars et multiple dans la pièce de Castro, ce qui eût séduit aussi l’imagination d’un romantique. S’assujettissant avec peine aux unités, Corneille s’y est pourtant contraint, et son drame en devient plus pressant, plus fort; c’est une action haletante qui précipite les courages vers des actes héroïques où ils se surpassent eux-mêmes. Rodrigue, dirait un sportif, bat son propre record (comme le feront d’autres personnages cornéliens). Dans une atmosphère détendue où se mêleraient des scènes à demi comiques, l’effet s’évanouirait : c’est ce que n’a pas toujours vu Victor Hugo.

Par la même raison, Corneille sacrifie l’élément pittoresque de scènes étranges et brutales, qui choqueraient pas trop ses contemporains (le comte se lavant la joue avec le sang de son ennemi); loin de chercher à conserver ce qui fait primitif, farouche, les traits de race pas trop espagnols, Corneille ne veut assimiler que ce qui est le plus humain : le sentiment de l’honneur, l’ardente passion amoureuse pas dépaysés; c’est là, comme on disait alors, « une belle morale », qui honore l’humanité et qui s’apparente aux mœurs françaises héroïques et galantes de l’époque.

De même encore les personnages secondaires sont bien maintenus au second plan et à titre de repoussoirs : l’infante et son babil précieux, comparée à Chimène ardente et résolue; Don Sanche, pâle soupirant auprès de l’impétueux et triomphant Rodrigue.
Non, le Cid n’est pas véritablement un drame romantique : il n’en a ni le décousu, ni le pittoresque extérieur, ni la pauvreté psychologique, mais il garde pourtant du texte espagnol où il a pris naissance, du tempérament du jeune Corneille et de la génération hardie, passionnée et fringante qui l’inspira, comme un ton plus chaleureux et des couleurs plus vives qui font de cette pièce, classique dans ses caractères essentiels, un drame unique dans la carrière théâtrale de Corneille.

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