mercredi 26 mai 2010

L'HOMME IMMIGRANT - 2e partie

La remise en question du rôle de pourvoyeur

La place qu’un homme occupe au sein de sa famille et dans la société est définie culturellement sous la forme de rôles sociaux. Selon le sociologue Guy Rocher, le rôle social consiste en « l’ensemble des manières d’agir qui, dans une société donnée, sont censées caractériser la conduite des personnes dans l’exercice d’une fonction particulière » (Rocher, 1969, p.50). Dans le cas de la famille, les membres qui la composent sont tenus d’obéir à des attentes et à des modèles précis qui définissent leurs actions conformément à la position qu’ils occupent (époux/se, père/mère, fils/fille, chef de famille). Cet ensemble de comportements et d’attitudes est en fait une adaptation à des conditions reliées au passé de la société en question (son histoire, son patrimoine culturel) mais aussi aux conjonctures d’un présent en perpétuel changement. Dans cette partie, nous tenterons de comparer les représentations des rôles familiaux masculins en vigueur actuellement dans la société québécoise avec celles par lesquelles la plupart des hommes immigrants ont été socialisés.

Ce n’est que depuis deux ou trois générations que la famille québécoise n’est plus normalisée sous le modèle traditionnel-conservateur (l’homme pourvoyeur/la femme confinée à l’espace domestique). Les divers changements sociaux du 20e siècle liés à une industrialisation massive, mais surtout l’influence des mouvements sociaux des années 1960 inspirés par un idéal de liberté et par la révolte contre le joug des normes sociales institutionnalisées – incarnées par l’autorité du père - , ont mené vers un effritement de la fonction paternelle et un repositionnement des rôles dans la famille québécoise (Dulac, 1997). Aujourd’hui, le rôle du père dans sa famille et dans la société se reconstruit à partir de nouvelles valeurs mais aussi de nouvelles réalités sociales et économiques : accès des femmes au marché du travail, désacralisation du lien marital, augmentation de la monoparentalité au féminin, chômage. Insécurité salariale, nécessité du double salaire pour le plus en plus de ménages…Ces diverses transformations sociales, économiques et culturelles ont eu pour conséquence une profonde modification des représentations des rôles familiaux en Amérique du Nord dans les dernières décennies, dans le sens d’une moins grande différenciation des rôles sexuels et des rôles économiquement partagés pour l’homme et pour la femme (Wilkie, 1993). Ainsi, La famille patriarcale s’est substituée assez rapidement à DES familles conjugales où les rapports de couple sont caractérisés par l’égalité, par la négociation et par une répartition plus équitable des tâches domestiques, des responsabilités parentales et de l’autorité. Les discours scientifiques et politiques actuels valorisent, chez l’homme, son implication dans les soins et dans l’éducation des enfants, tout en dénonçant le père absent et passif ainsi que le père strictement pourvoyeur, éloigné ou distant de ses enfants (Dulac, 1997).

C’est dans ce contexte particulier qu’arrivent les familles immigrantes issues de sociétés non occidentales, dont une part importante est régie par un système de droits et d’obligations sociales ordonnant les statuts et les rôles en fonction de l’âge et du sexe de chacun (Cohen-Emerique, 1990). Selon McGoldrick et al. (1996), chez les peuples originaires d’Asie, D’Afrique et d’Amérique latine, d’où proviennent 72% des nouveaux arrivants reçus au Québec entre les années 1996 et 2000 sur un total de 145 619 -, le patriarcat participe profondément des conduites sociales selon le genre, notamment dans le cercle intime de la cellule familiale. En général, l’homme-chef de famille est considéré comme le pourvoyeur économique et le principal garant de l’ordre moral, de l’autorité et de la sécurité dans la famille. La femme, quant à elle, a la responsabilité des tâches domestiques et du bien-être des enfants en veillant à leurs besoins de base et à leurs besoins affectifs. Cette différenciation des rôles est remise en question par la situation d’immigration vécue par les immigrants comme une transition écologique, dès lors que les conditions physiques, sociales et culturelles qui ont permis leur structuration laissent la place à d’autres (Sabatier, 1991). Une étude de Haddad et Lam (1988) effectuée auprès de 117 pères immigrants canadiens révèle qu’une proportion de seulement 12% restent réfractaires aux changements de rôles et désirent conserver intactes les structures sociales dans leur famille. Néanmoins, pour les autres, les ajustements sont dus surtout au changement des contextes socioéconomique et socio-culturel et ne s’accompagnent pas nécessairement d’un changement au plan des mentalités. Cette transformation des rôles familiaux est donc le produit de circonstances migratoires qui doivent être aussi comprises comme autant de facteurs de fragilisation pour l’homme immigrant au sein de sa famille : la baisse significative de son statut socioéconomique, l’accroissement des demandes lié à la diminution du réseau social de sa conjointe, la remise en question de son pouvoir et de l’exercice de son autorité et l’accès de ses enfants à un univers culturel différent.


* à suivre *

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