jeudi 27 mai 2010

L'HOMME IMMIGRANT - 3e partie

La baisse significative du statut socioéconomique du chef de famille

Les hommes immigrants arrivent au Québec souvent très éduqués. Ceci est vrai autant pour les immigrants de la catégorie « indépendants économiques » que pour les réfugiés (Renaud et Gingras). En fonction de leur âge, ils sont aussi forts d’une expérience de travail et/ou d’une expertise professionnelle. Lorsqu’ils immigrent au Québec, ils se buttent à toutes sortes de barrières qui se posent comme autant d’entraves à l’accomplissement de leur rôle de pourvoyeur économique. La conjoncture économique déjà difficile s’accompagne d’une série de mécanismes d’exclusion qui touchent plus spécifiquement les néo-québécois et limitent beaucoup leur accès à un emploi correspondant à leurs capacités : barrières linguistiques, non-reconnaissance des acquis, exigence d’une expérience canadienne, protectionnisme corporatiste, contingentement professionnel, racisme et discrimination (Langlais et al.; Drudy; Renaud et al, 2001). L’étude de Renaud et al. (2001), qui suit sur dix ans une cohorte d’immigrants admis au Québec révèle que l’insertion dans l’emploi dans les deux ou trois premières années suivant leur arrivée est marquée d’une manière générale par une plus grande instabilité et une rémunération moins élevée, comparativement aux années subséquentes. Du surcroît, après trois années d’établissement en sol québécois, près de la moitié des travailleurs immigrants (eu égard au sexe) affirment avoir un emploi moins qualifié que celui qu’ils occupaient avant leur migration quoique sept ans plus tard, cette proportion n’atteint pas les 30%. Les « immigrants indépendants » sont d’autant plus déçus que c’est justement parce qu’ils répondaient aux critères d’une insertion rapide sur le marché de l’emploi qu’ils ont été choisis par le gouvernement québécois.

Ces multiples obstacles limitant l’accès à l’emploi signifient surtout, pour le chef d’une famille immigrante, une impossibilité de faire vivre convenablement ses membres. Pour celui dont les plus grandes aspirations sont « assurer le bien-être de (sa) famille et profiter des mêmes possibilités que les Canadiens de souche » (Bibeau et al.), cette situation peut affecter profondément son identité personnelle et sociale, son estime de soi, voire son équilibre mental (Beiser et al.; Austin et Este). Même s’il travaille et comble assez bien les besoins de ceux qui dépendent de sa responsabilité, lors des toutes premières années de son installation, il est parfois contraint d’étudier tout en occupant un emploi afin d’apprendre le français ou d’obtenir les équivalences de ses diplômes. Ou encore, il doit cumuler plusieurs emplois faiblement rémunérés pour lesquels il est surqualifié (souvent dans les secteurs les plus mous de l’activité économique), ce qu’il peut vivre de manière très humiliante (Bibeau et al.). Ses nombreux engagements pour subvenir aux besoins de sa famille ne lui permettent pas toujours de consacrer assez de temps à sa conjointe et à ses enfants (Battaglini; Dyke et Saucier). Alors peuvent s’accumuler frustrations, déceptions, angoisse, insécurité, culpabilisation, qui risquent de fragiliser non seulement les hommes mais aussi l’équilibre de toute leur famille.

Cette perte de statut économique s’accompagne souvent d’une perte du statut social. Alors que dans son milieu d’origine, l’immigrant avait développé de multiples appartenances et divers liens de sociabilité en fonction de ses diverses relations sociales et professionnelles, il se retrouve, dans le nouveau pays, porter d’une identité qui ne fait plus écho chez ceux qui l’entourent. Même s’il ressent parfois le poids d’une non-reconnaissance ou d’un rejet de la société d’accueil (Abou; Langlais), il doit travailler à développer un sentiment d’appartenance et d’utilité dans ce pays où il désire s’établir. Sans l’établissement de ce lien social vital, les relations familiales risquent de s’en ressentir fortement :

« Le sentiment d’exclusion, c’est-à-dire de ne pas pouvoir prendre place dans la société, de ne pas y participer à la hauteur de son propre potentiel, est vécu par plusieurs hommes qui ont autant de malaise à trouver une place satisfaisante dans la famille. Il semblerait que moins un homme se sent intégré dans la société, plus il a de difficulté à trouver une place dans sa famille. » (Dyke et Saucier).


* à suivre *

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