mercredi 10 octobre 2012

LITTÉRATURE HAÏTIENNE - 16e partie


ÉCOLE ÉCLECTIQUE

ETZER VILAIRE (1872-1915)

Introduction

Etzer Vilaire, 20 ans après sa mort, est dressé devant nous comme un signe de contradiction.  On arrive difficilement à faire le jour sur la vraie personnalité du barde Jérémien qui, du fond de sa province, fut au début du siècle, l’une des voix les plus écoutées, l’un des poètes les plus lus, les plus appréciés : un véritable chef de file.

Lorsque en conséquence de l’occupation américaine de 1915, se forma l’École Indigéniste, prend naissance du coup la légende de Vilaire évadé et anti-patriote.  Et, lui, par son silence et son mépris hautain ne contribua pas moins à l’avaliser.

Mais, qui est Etzer Vilaire présenté tour à tour comme sceptique et croyant, pessimiste et mystique, amoureux de son pays et de la France, Vilaire dont l’oeuvre poétique est recompensée par les chambres Législatives haïtiennes et couronnée par l’Académie Française, honnie ou loué outre mesure par la critique?  Qui est-il?  Un monde de contradiction répondent sa vie et son oeuvre.

Il a fallu, sans doute, ce déséquilibre de tout l’être pour donner à la littérature haïtienne une oeuvre équilibrée et son premier vrai et grand poète.

Sa vie

Etzer Vilaire est née à Jérémie le 7 avril 1872. Il est le cinquième d’une famile de huit enfants.  Il est protestant comme les siens et reçoit une éducation chrétienne des plus soignées.  Toute sa vie, la bible sera son livre de chevet.  Lui-même deviendra Pasteur méthodiste et laissera le souvenir d’un grand prédicateur.  La foi Chrétienne, les mystères de l’infini, l’homme pêcheur qui ne peut se racheter que par le sacrifice de la souffrance sera l’un des grands thèmes de son oeuvre.

Vilaire est chétif et malingre.  Sa santé fragile.  Les soins de sa mère et de ses tantes, l’affection paternelle lui sont nécessaires pour faire ses premiers pas dans la vie.  Il commence donc ses études sous la direction de son père qui tenait avec la collaboration d’un moine défroqué, Léon Ponce, une petite école de quartier.  Le père est bon et sévère à la fois.  Il a le souci de la correction, du travail bien fait, de la discipline : Il astreint Etzer en dépit de sa santé débile, à une application quotidienne de l’étude.  Toute l’oeuvre du poète porte la marque de ce rodage initial.

Quand Florvil Hyppolite accède à la présidence, il offre une bourse d’études, à Paris, au Petit Vilaire, sa santé toujours chancellante oblige ses parents à opter seulement pour une chambre de pension au Petit Séminaire Collège St Martial de Port-au-Prince.

Vilaire y rentre en quatrième secondaire et passe deux ans dans ce centre d’études.  Il retourne à Jérémie, devient professeur à un Collège de jeunes filles, étudie le droit et rime avec une passion exacerbée. Avocat en 1894, il exerce sa profession. En 1904, il est nommé Commissaire du Gouvernement et en 1905 Directeur du Lycée de Jérémie.

À cette époque, Vilaire est déjà célèbre.  En effet, dès 1901, Georges Sylvain en tournée de conférence à Jérémie, découvre le jeune poète, l’encourage à envoyer ses vers à la revue La Ronde et surtout à les réunir en recueils.  Cette même année, il publie successivement PAGE D’AMOUR et LES DIX HOMMES NOIRS.  Ce dernier recueil est salué comme un chef-d’oeuvre et considéré par les critiques de son temps comme “le cri de conscience d’une génération...”: celle de Vilaire.  Ce succès encourage le poète qui publie en 1903 LE FIBLUSTIER, en 1905 POÈME À MON ÂME, en 1907 ANNÉES TENDRES ET POÈME DE LA MORT.

En 1912, il donne NOUVEAUX POÈMES; dédié à Paul Bourget.  Le livre grâce à l’influence de Georges Barral et au prestige personnel de Vilaire est couronné par l’Académie Française. Il voyage en France pour recevoir le prix et profite pour resserer les liens avec des écrivains européens qui l’honoraient de leur amitié.

“Des français au grand coeur, auxquels nous devons joindre plus d’un littérateur belge et suisse, se sont intéressés à l’effort de la pensée haïtienne, et ont bien voulu le faire connaître et apprécier. L’auteur de ces vers, avec quelques-un de ses compatriotites, a bénéficié de cette noble bienveillance.  Voici les noms de ceux qui ont principalement droit à notre reconnaissance : M. Georges Barral, malheureusement disparu, le dévoué créateur de la Collection des poètes français de l’Étranger, où parurent en 1907 mes deux premiers volumes, ensuite les critiques Augustin Filon et Maurice Souriau, les poètes Jean Richepin, Auguste Dorchain, le docteur Baland, directeur du Florilège d’Anvers, et M. Virgile Rossel.  Que ceux de ces grands patrons à qui notre voix peut arriver encore daignent recevoir ici l’expression émue de ma gratitutde.  Que les représentants de cette chère France littéraire qui ont eu la générosité d’agréer en quelque manière l’hommage de mon dernier livre croient bien que nous avons quelque chose de commun avec eux : l’amour du nom français, le culte de notre magnifique aieule intellectuelle” (Préfaces Poésies Complètes)

L’audience de Vilaire dépasse nos frontières. Déjà en 1907, la collection des poètes Français de l’étranger dirigée par Georges Barral consent à publier son oeuvre. Puis, les éditions Albert Messein de Paris publie son oeuvre complète en trois volumes parus successivement en 1914, 1916, 1919:  
en 1914, tome I ANNÉES TENDRES qui comprend: Le flibustier, Page d’amour, Années tendres et Miscelennées
en 1916, tome II POÈMES DE LA MORT  qui renferme : Les dix Hommes Noirs Tristesses Ultimes, Amour, Les Étoiles, Homo, Poèmes à mon Âme.
en 1919, tome III NOUVEAUX POÈMES qui contient : Les Voix, Terre et Ciel, Au Delà, Fantaisies poétiques.

À son retour de Paris, c’est l’occupation américaine de 1915. À partir de cette dâte, Vilaire ne publie plus, sauf de rares pensées dans le journal le TEMPS de Charles Moravia, dans son oeuvre, aucune allusion à l’occupation. Les manuscrits étaient déjà chez l’éditeur parisien quand vint l’étranger.  Mais,comme tous les patriotes de l’époque, il proteste, organise la résistance à Jérémie, s’offre pour défendre tout nationaliste en difficulté avec les Yankees et fait même de la prison.

En 1930, il est marxiste et le demeurera, après le triomphe de Vincent aux urnes.  Député du peuple, il est chassé de la Chambre avec Jean Price Mars et tous ceux qui, en 1932 s’opposaient à la politique de Vincent très enclin à la dictature personnelle et même jugé trop conciliant à l’endroit de l’occupant”  (E. Vilaire, par Jn Claude Fignolé, inédit).

Peu à peu, il est nommé Juge, puis Président près le tribunal de Casation.  Il mène une vie tranquille et sans doute un peu chagrin de voir ses théories littéraires bousculées au nom d’une nouvelle esthétique par les jeunes indigénistes de 1927.

Relevé de ses fonctions aux environs de 1946, il meurt le 22 mai 1951 à l’âge de 79 ans.

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