mardi 12 mars 2013

L'EFFORT HUMAIN MAGNIFIÉ PAR VICTOR HUGO

Dans la saison des semailles

C’est le moment crépusculaire
J’admire, assis sous le portail,
le reste de jour dont s’éclaire
la dernière heure du travail.
Sur les terres de nuit baignées,
Je contemple, ému, les haillons
D’un vieillard qui jette à poignées
La maison future aux Sillons.

Sa haute silhouette noire
Domine les profonds labours.
On sent à quel point il doit croire
À la fuite utile des jours
Il marche dans la plaine immense,
Va, vient, lance la graine au loin,
Rouvre la main et recommence,
Et je médite, obscur témoin.

Pendant que déployant ses voiles,
L’ombre où se mêle une rumeur,
Semble élargir jusqu’aux étoiles
Le geste auguste du Semeur

Commentons le poëme de Victor Hugo
Développement

1- Localisation du morceau
Ce morceau, justement célèbre, est l’un des plus beaux que renferme le recueil: la chanson des rues et des bois (1865).  Victor Hugo y tente une nouvelle voie: sa muse, qui s’était faite, tour à tour, lyrique dramatique, satirique, épique, se veut ici plus familière, elle cherche à se détendre dans la poësie populaire; il veut “mettre Pegase au vert”.  Depuis les Misérables, le poète est soulevé par une grande sympathie fraternelle pour le peuple des travailleurs, ceux des ateliers comme ceux des champs ou de la mer; il veut peindre leurs labeurs : “socialisme et naturalisme, dit-il, seront mêlés dans ce recueil”. “En fait de socialisme, remarque un critique, il en mettra fort peu, dans ce gros livre de chansons où il y a moins de rues que de bois et plus de panthéisme que de politique.” (Émile Henriot).  Heureusement, le réalisme de V. Hugo est toujours débordé par sa puissante imagination qui transfigure les objets, les auréole de magnificence.

Le thème et son développement
Étudions l’art avec lequel le poète a su faire tenir dans ses courtes strophes l’essentiel du thème qu’il a choisi : la poésie et la noblesse du travail des semailles se prolongent en une vision symbolique de l’effort humain en général et de la mission du poète en particulier.

La beauté du poème vient de sa simplicité même : pour dessiner cette scène, pour évoquer ce geste, éternel, élémentaire et d’une si grande portée qu’il le qualifiera d’Auguste, de l’homme qui lance la graine dans le sillon, le poète a trouvé un cadre, des traits, des expressions si naturels et si touchants qu’on n’en imagine pas de meilleurs.

La première strophe situe la scène dans le temps : “C’est le moment crépusculaire...” Victor Hugo, grand maître de clair obscur, comme Rembrandt, sait bien qu’un tableau, c’est avant tout une combinaison de valeurs (lumières et ombres) et qu’un effet d’éclairage peut tout dominer, tout signifier.  Au crépuscule, le paysage se simplifie, s’agrandit aussi et s’apaise, toute chose y prend un air de rêve, propice à la méditation.  C’est l’heure où le poète, “assis sous un portail”, va admirer, contempler, méditer la dernière heure du travail. 

La deuxième strophe met en scène le personnage unique sur qui va se concentrer le regard et la pensée du “témoin” : un vieillard qui sème....il est vêtu de “haillons”, mais la grandeur de cet humble travailleur se juxtapose à sa “misère” extérieure; il “jette la moisson future aux sillons”  Dans cette antithèse tient toute la signification poétique et morale du poème.

La troisième strophe insiste sur l’effet que produit dans ce paysage le semeur: majesté de l’homme dont “la haute silhouette noire” (grandie et aussi simplifiée par l’ombre) domine les profonds labours.  L’homme est tout de même le roi de cette nature qui lui obéit, parce qu’il en connaît les lois.  Son travail suppose sa confiance dans la fécondité de la terre, car il vit en familiarité avec elle:

On sent à quel point il doit croire
À la fuite utile des jours
Nous songeons ici au vieillard de la Fontaine, celui qui pleure pour ses arrière-neveux, et au laboureur qui dit à ses enfants:

Travaillez, prenez de la peine,
C’est le fonds qui manque le moins.....

La silhouette imposante du semeur se précise encore dans la quatrième strophe où ses gestes sont retracés avec leur rythme régulier: gestes d’une sûreté infaillible, ancestrale, comme ceux de l’instinct, qu’une longue tradition a consacrés:

Va, vient, lance la graine au loin,
Rouvre la main et recommence.....
Réalisme parfait dans sa sobriété, mais la cinquième strophe (amorcée par le quatrième vers de la précédente: “Et je médite, obscur témoin”) va, d’un coup d’aile, nous porter au-dessus de ce réel immédiat et nous montrer la grandeur de l’acte qui s’accomplit : la nuit vient et “déployant ses voiles” semble couvrir de son mystère ce geste du lanceur de graine, ce geste si audacieux et si efficace, puisqu’il prépare la moisson future, puisqu’il fait communiquer le ciel et la terre, les appelant à collaborer au travail caché de la germination.

Oui, ce geste est vraiment auguste, c’est à dire divin, accompli par l’homme mais voulu par Dieu, béni de Dieu, car dit ailleurs le poète:

L’homme aujourd’ui sème la cause,
Dieu demain fait germer l’effet.

C’est ainsi que Victor Hugo, partant d’une scène familière, sait l’élargir, lui aussi, “jusqu’aux étoiles” et nous faire rêver.

Rêver à quoi?  À cette grandeur de la mission paysanne, accomplissant dans la peine, dans l’abnégation, la patience et l’obstinée confiance, le labeur le plus indispensable, de tout temps, à l’humanité.

Honneur à cet humble semeur (l’homme à la bêche, dit un de nos meilleurs romanciers de la terre, Henri Pourrat) qui, dans les heures de crise, nous apparaît plus clairement comme un des solides points d’appui de l’édifice social.

Mais ce poème a des prolongements, des résonances infinis: Ce qu’il magnifie, c’est à partir de l’humble geste du semeur, tout l’effort humain, dans ses aspects les plus variés, du plus modeste au plus élevé: le savant, le poète, l’artiste, l’homme d’action, sont tous des semeurs; penchés sur le futur, comme le paysan sur sa glèbe, ils travaillent pour l’avenir et ne feraient rien sans la confiance dans les forces mystérieuses qui collaborent avec eux, sans cet élan qui est un espoir et une foi dans les lendemains que leur oeuvre prépare.  Et n’oublions pas que V. Hugo voyait dans le poète le plus grand semeur de vérités.

On voit quelle est la profonde humanité de cette inspiration du poète, sa largeur, sa puissance de sympathie avec la vie universelle.  En même temps, remarquons ici qu’elle n’a rien de tendu, d’excessif, d’apocalyptique, comme d’autres oeuvres de V. Hugo: il reste ici en pleine vérité humaine et sociale.

La forme : style et versification
La forme, d’une sobriété et d’une densité parfaites, est en rapport avec l’inspiration. Les images sont belles, mais simples.  L’heure crépusculaire est rappelée par les expressions: reste de jour, qui correspond à l’image du vieillard consacrant le reste de ses jours à l’oeuvre de vie que sont les semailles : riche accord de pensée et de sentiment. “Les terres de nuit baignées” font songer par antithèse à ces lendemains glorieux des moissons futures, car, dit ailleurs V. Hugo:

Le jour sort de la nuit comme d’une victoire.  “la fuite utile des jours” expression elliptique, désigne l’oeuvre du temps indispensable à la germination. “L’hombre où se mêle une rumeur”, suggère à la fois des bruits confus du soir, et, peut-être, l’approche mystérieuse des forces cachées qui préparent l’avenir.  Enfin, admirons l’image où culmine le poème”.

Semble élargir jusqu’aux étoiles
Le geste auguste du semeur. 

Trouvaille de grand poète, découvrant une signification profonde et d’une parfaite noblesse, qui le transfigure, dans le geste le plus familier, de sorte que désormais nous ne pourrons le contempler au bord d’un champ d’automne ou de printemps, sans y associer cette image.

Aucune curiosité prosodique à remarquer dans ces strophes d’une chanson populaire : ces octosyllables coupés sans monotonie (remarquer la place en tête du vers, du verbe essentiel: j’admire...je contemple...je médite...) avancent d’un pas allègre, accompagnant les pas du semeur; les rimes riches (crépusculaire - s’éclaire, baignées - poignées, haillons - sillons, immense - recommence, rumeur - semeur), ou simplement suffisantes, sont toutes bien sonnantes et contribuent à donner au poème l’allure d’un andante maestoso.

A. Bellesort dans son étude sur Victor Hugo a donné une conclusion sur le génie du poète qui, tout en tenant compte de ses faiblesses, exalte avec raison ses grandeurs qui l’emportent de beaucoup.

Que l’homme ait été notre plus grand poète, j’en suis convaincu. Il l’a été malgré tous ses défauts, sans lesquels, d’ailleurs, ses qualités n’auraient pas existé, malgré la banalité de sa pensée et la faiblesse de sa philosophie.  Comme poète épique, il est le seul.  Comme poète lyrique, il est le plus ordonné et le plus puissant. Satirique, il l’a été à une puissance extraordinaire.  Il est varié au point que nous n’avons pas un seul grand poète dont il ne puisse, volontairement ou non, nous reproduire la couleur, nous rendre l’accent, nous faire entendre le timbre.  Les vers de Malherbe et de Corneille abondent dans son oeuvre.  Il a des vers de philosophe don je serais étonné que vigny n’eût pas été jaloux. Il est parfois aussi mélodieux que lamartine, aussi gracieux que la fontaine, aussi pur que Racine.

Mais il a été toujours lui.  Toujours la même tige avec une autre fleur.

Il a au plus haut point certaines qualités de la race: le développement oratoire; la logique non dans la construction d’un système, mais dans l’exposé d’une idée, dans l’exposition d’une pièce, dans la marche d’un poème ou d’un roman; le culte de la forme; la passion du prosélytisme.  Ce grand méditerranéen s’est quelque fois énivré de ténèbres, mais n’en est pas moins plus près d’un Eschyle ou d’un Virgile que d’un Milton ou d’un Shakespeare. Il est nôtre tout entier.

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