samedi 9 mars 2013

MALLARMÉ : L’HOMME, LE POÈTE


Mallarmé, poésies complètes

La chair est triste, hélas!  et j’ai lu tous les livres:
Fuir! là-bas fuir! Je sens que les oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux!
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,
Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe,
O Nuit, ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend,
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai!  Steamer balançant ta mâture,
lève l’ancre pour une exotique nature!
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs!
Et peut-être les mâts, invitant les orages.
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages,
Perdus, sans mâts, sans mâts ni fertiles îlots....
Mais, ô mon coeur, entend le chant des matelots!


Développement

Stéphane Mallarmé est considéré comme l’un des maîtres du symbolisme.  Plus que Velaine encore, il dota la nouvelle école :
  1. d’idées nouvelles, 2) d’oeuvres lentement élaborées avec un art patient et raffiné et qui ont influé puissamment sur la poésie de son époque et plus encore sur celles des débuts du XXe siècle.

Dans les oeuvres de sa première manière, Mallarmé subit encore l’influence parnassienne : ces vers parurent dans le Parnasse contemporain, que venait de fonder Catulle Mendès. Ils sont de facture, et quant à l’inspiration ils reflètent le pessimisme noir de Baudelaire, ils reprennent les mêmes thèmes (voir les fenêtres).

Dans le poème ci-dessus, nous sommes cependant frappés, tout d’abord par la forme singulière de certains vers et une sorte de discontinuité dans le déroulement des images par l’étrangeté de certaines expressions dues à une extrême concision et à l’emploi de l’ellipse.

De sorte que nous sommes obligés à une minitieuse attention pour déchiffrer le poème.

Le thème
Cest la nostalgie du départ et du voyage.  Nous dirions aujourd’hui, selon une formule en faveur : le thème de l’évasion. Est-il nouveau?

Certes non, depuis Chateaubriand et le cri fameux de René contemplant les oiseaux migrateurs (“levez-vous vite, orages désirés....”).  C’est le vieux thème romantique, curieusement renouvelé par un poète à l’esprit subitl et possédé de ce mal de la fin du siècle, assez semblable à celui du début, mais qui veut éviter le fracas et l’emphase romantiques.  L’idéal des symbolistes sera la discrétion et même le secret.

Les idées secondaires qui développent le thème.
  1. lassitude et dégoût de la vie quotidienne.  Rien ne le retient plus : ni les souvenirs familiers, ni les affections, ni le travail décevant.
  2. le départ, le steamer symbole du voyage et de ses aventures....
  3. le rêve du voyage, l’aventure
Développement de ces idées:
Lassitude et dégoût: ils s’expriment avec une concision admirable dans le vers initial :
La chair est triste hélas!  et j’ai lu tous les livres.

On ne peut mieux résumer cet état d’âme: le surgit amari aliquid de lucrèce, qui suit la volupté charnelle, et la fatigue désabusée du lettreé rassasié de littérature. C’est le vide absolu.

L’appel du large : les oiseaux de mer, ivres d’espace, symbolisent l’évasion et la liberté.  Ce qui soulève d’un élan l’âme du poète et que marque l’exclamation répétée : Fuir, là-bas fuir!

Par opposition: tout ce qu’il va quitter, et qui ne peut le retenir, lieux familiers, les vieux jardins “reflétés par les yeux” (les nôtres et ceux des disparus qui nous enchaînaient peut-être) les liens du foyer (la jeune femme allaitant son enfant), et même le travail accoutumé, la veillée studieuse sous la lampe.

Remarquons ici un trait bien personnel au poète, très discrètement indiqué, par une extrême concision : cette clarté déserte sur la feuille de papier que la blancheur défend.  C’est tout Mallarmé; cela : le poète exigeant et difficile n’ose poser sur son papier une première touche qui engagera tout l’avenir de son poème.  Il le voudrait parfait, et comme la perfection est impossible....d’où un sentiment secret de stérilité, d’impuissance, auquel souvent il dut être tenté de trouver une échappatoire.

Est-ce là une interprétation trop sévère?  Nous ne le pensons pas.  Mallarmé nous a laissé une oeuvre courte, semée de brillants joyaux, mais de plus en plus obscure et comme arrachée douloureusement à un esprit doué d’hypercritique, qui tarissait son inspiration.

Le départ, l’élan ici rebondit avec l’exclamation : Je partirai.  Désormais l’image du steamer s’impose à lui, occupe tout le champ de sa pensée; il symbolise l’évasion et l’aventure vers laquelle il est tout tendu.

On ne peut pas songer ici à la belle pièce de Baudelaire:
invitation au voyage:
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde....

Ce désir de lever l’ancre pour une exotique nature est bien celui de toute génération nouvelle, depuis le romantisme, chacune trouvant le monde trop petit pour ses désirs, à mesure que les possibilités d’évasion se font plus nombreuses et que la vie moderne, la servitude sociale lui pèsent davantage aux épaules (se rappeler de Vigny dans la Maison du berger). Il est curieux de remarquer, d’ailleurs, que Mallarmé comme Vigny vécurent une existence étroite, matériellement, et sédentaire, et ne voyagèrent qu’en imagination.  Toutes deux furent la proie de l’ennui, ce “cher ennui” qu’évoque Mallarmé dans les fenêtres, ennui cultivé par une délectation morose (“ferveur retombée” disait Gide d ela mélancolie); ce qui explique pour Mallarmé par les espoirs déçus (cruels espoirs) d’une carrière modeste et monotone, et d’un esprit délicat que la vulgarité de la vie et l’inintelligence de l’art chez ses contemporains ont réellement “désolé”.

Ici se place un vers qui appelle peut-être un peu d’ingéniosité dans l’explication : son ennui (notez la majuscule qui personnifie des sentiments: toute une nouvelle mythologie symboliste).

C’est encore à l’adieu suprême des mouchoirs.  Ce qui nous fait sourciller ce n’est pas le vulgaire mouchoir, d’un réalisme voulu, comme les “brocs de vin” que Beaudelaire plaça dans une de ses pièces les plus exquises, ou la “brûle-gueule” qu’il mit dans le bec de son albatros “prince des nuées”.  Mais quel rapport entre l’Ennui, les mouchoirs et l’odieu suprême?
Sur le quai du départ s’agitent les mouchoirs.  Ce dernier signal fera-t-il vibrer ce coeur qui se croyait insensible?

Un commentateur du poète prétend qu’il ne faudrait pas moins de cent cinq mots pour traduire en prose claire les quinze mots de ces deux vers!  C’est bien le cas de répéter avec Voltaire : “un mérite de la poésie c’est qu’elle dit plus que la prose et en moins de paroles que la prose.”

Aucun poète français, si ce n’est parfois Paul Valéry, son disciple immédiat, n’a poussé plus loin les audaces du style elliptique!

Le rêve de voyage

Les quatre derniers vers évoquent magnifiquement les prestiges du voyage et de l’aventure, leur mystère, surtout, et leurs dangers.  Ils nous montrent le vaisseau avec ses mâts “invitant les orages” ou “penchés sur les naufrages”.  Une espèce d’enthousiasme s’empare du voyageur à s’imaginer les passagers perdus, sans mâts, sans mâts ni fertiles ilôts. (les légendes qui courent parmi les marins d’îles-refuges où vivent des Robinsons : “Sont-ils rois dans quelque île” (Oceanonox).

Qu’importe? Le chant des matelots balaie tout regret et toute crainte, c’est toute la magie de l’embarquement pour l’inconnu. Il s’y abandonne avec une joie sauvage, cette joie sera celle, aussi, de Rimbaud dans le bateau ivre.

Sa conclusion:
Il est intéressant de constater, dans la filiation d’un thème à travers un siècle de poésie, l’originalité de chaque poète. Ici, nous avons un lien commun, renouvelé par le symbolisme, un art tout de suggestion, où l’expression des sentiments personnels, au lieu d’être directe, est détournée, voire contournée, et d’une sobriété pleine de pudeur ombrageuse; expression qui échappe à la foule et se réserve pour le petit nombre des délicats (happy few, disent les anglais) que Mallarmé connaissait bien, par la poésie anglaise ne fut pas pas sans influence sur la sienne.

Montaigne et Pascal

Saint-Beuve dans son Port-Royal a établi une comparaison magistrale entre Montaigne et Pascal, il remarque que Pascal a imité et réinventé des pensées de Montaigne.  Mais s’il les reprend et les refait, c’est dans un esprit très différent.

En suivant les pensées de Montaigne, nous marchons coup sur coup sur les souvenirs de Pascal qu’elles ont suscités.  Dans de nombreuses pensées sur la vanité, la faiblesse et la contradiction de l’homme, que Pascal représente, et dont il s’empare en les couronnant, comme des minarets de la croix, ce qui doit frapper plus que la ressemblance qui est toute simple et voulue et qui eût été avouée sans doute si l’auteur avait publié lui-même son ouvrage, _____ce qui nous frappe, c’est le sérieux du dessein et la différence du ton opposé au jeu de l’escrime.  Là où l’un se mire et se berce en brisant des flots, l’autre cingle et rame.  L’un s’égare et s’enivre en son naufrage, l’autre, nuit et jour, sans l’étoile ou sous la nue, nage à l’aide d’un débris, vers la plage de la patrie éternelle.  Misère, faiblesse et néant, des deux côtés c’est le refrain, onde sur onde, sable sur sable, univers mouvant :

On me verrait dormir au branle de sa roue, de sa roue, ou de son tourniquet...dirait Montaigne, et il se gaudit et se gausse; ce sont misères d’animal...misères de grand seigneur, misères de roi dépossédé, nous crie Pascal!  Courage et prière!  Il faut reconquérir son royaume.

Sur le rire de Montaigne, Saint-Beuve est sévère.  Dans l’apologie de Raymond Sebond, dit-il, “toutes ses verves se débrident”.

Quelle mâle étreinte que celle de ce paresseux! Quelle ardeur en tout sens!  Quelle inépuisable ressource d’arguments, de faits, d’images!  Cette vigueur d’escrime, d’un esprit librement dialectique, qui se pique au jeu et n’en peut plus sortir, est à compter pour beaucoup.  Il y a beaucoup encore de cet acharnement moins innocent , amer, salissant pour l’homme, qu’éprouvent en eux par accès tous les grands esprits qui ont coupé la chaîne d’or, et qui se précipitent avec d’ironiques ricanements, en faisant tournoyer leurs semblables; il y a ce que j’appellerai le rire inextinguible de l’homme déchu, du grand homme non restauré, qui prend à la gorge, le rire d’Hamlet, dans lequel mourut Molière, dans lequel vieillit, se sèche et maigrit Voltaire.  Sous l’accent et l’entrain de ce chapitre, je crois saisir beaucoup de cela, de ce mauvais spasme convulsif.

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