vendredi 4 mai 2012

LA DÉTRESSE DES HOMMES - 72e partie

ON DEVIENT CE QU'ON EST


Quelqu’un a dit : l’homme n’est que ce qu’il devient ou l’homme ne devient ce qu’il est?

Il est classique de distinguer dans le caractère des éléments naturels ou innés et des éléments acquis. On naît sanguin ou lymphatique, vif ou mou; mais les traits essentiels du tempérament peuvent être modifiés par des influences diverses; le climat, le métier, l’éducation et le milieu social, enfin l’effort volontaire.

La réflexion nous montrerait, que tout ce que nous observons en l’homme est acquis : l’homme n’est que ce qu’il devient : Mais une réflexion plus profonde nous ferait constater que ces acquisitions ne sont qu’apparentes : l’homme ne devient que ce qu’il est.

Tâchons de pénétrer le sens de ces deux réflexions antithétiques de ce penseur et de voir si l’observation les confirme ou les infirme.

L’homme n’est que ce qu’il devient. Que faut-il entendre par là? Si nous ne connaissons pas Amiel, nous pourrions proposer cette explication de simple bon sens; à sa naissance, nous n’observons dans l’enfant rien de ce qui fera de lui l’homme qu’il sera plus tard; tout ce qu’il sera, il doit le devenir, de sorte qu’on peut dire que l’homme n’est que ce qu’il devient.

Et en effet l’enfant qui vient de naître ne présente aucun caractère physique et surtout mental qui le distingue des autres. Henri Poincaré au berceau n’avait encore rien d’un mathématicien génial et il se comportait comme les autres enfants de son âge. C’est peu à peu que l’homme devient ce qu’il sera. Son développement physique donne à son corps une stature et une tournure caractéristique – les multiples expériences qu’il fait dans ses rapports avec les choses et avec les hommes ébauchent les linéaments de ses premières idées. Surtout il se laisse former par ceux qui l’entourent, héritant de la sagesse accumulée de nombreuses expériences et aussi de préjugés qu’impose le milieu. Plus tard, devenu adulte, de tout cet amas de connaissances et d’habitudes, il tâchera, s’il est réfléchi, de faire une synthèse logique : ce sera lui, le terme d’une longue évolution partie de quelque chose qui, en somme, n’était pas lui.

Ainsi comprise, la pensée de Amiel est évidente : c’est une vérité de bon sens. Mais précisément; il n’est pas vraisemblable qu’un esprit de la finesse de ce contemplatif se soit arrêté à une pensée si banale et surtout l’ait trouvée profonde. Sous les mots, il doit donc y avoir autre chose.

L’homme n’est que ce qu’il devient, ne signifierait-il pas que l’homme n’est que ce qu’il se fait, ce qu’il devient par lui-même; en définitive, l’homme serait quelqu’un dans la mesure où il est en enlevant à ce mot tout ce qu’il a de péjoratif – un parvenu; il n’y aurait en nous de vraiment à nous que ce qui est notre œuvre.

« Ne t’énorgueillis d’aucun avantage étranger, dit Epictète. Si le cheval s’énorgueillissant disait : ‘j’ai un beau cheval’, sache que c’est des qualités du cheval que t’énorgueillis. Qu’y a-t-il donc là de tien? » Il faut aller plus loin. Il n’y a pas lieu d’être fier de sa beauté, de sa naissance, de son intelligence : ces dons, ainsi que le mot l’indique, nous les avons reçus; ils ne sont point notre œuvre. Il en est de même de ce que nous sommes par suite de tout le système d’éducation et d’instruction dont nous avons bénéficié; nos idées religieuses, morales, sociales ne sont pas nôtres; ce sont celles de nos éducateurs. Pour devenir quelqu’un, nous devons faire d’une certaine manière la conquête personnelle de ce que nous avons reçu sans effort, et, mieux , encore, nous approprier de nouveaux royaumes à la pointe de l’épée; nous sommes ce que nous devenons, ce que nous faisons. Cette ambition de devenir quelque chose par soi-même, Cyranno l’exprimait bien par le vers connu : « Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul. »

Voilà enfin un troisième sens qui nous paraît conforme, lui aussi, à la pensée de l’auteur : l’homme n’est que ce qu’il devient, c'est-à-dire ce qu’il réalise au cours de sa vie. L’être vivant et surtout l’homme, n’est pas une réalité statique et inerte – il est essentiellement dynamisme, et sa valeur dépend de ce dynamisme même.

Celui qui ne produit rien n’avait rien en lui, n’était rien : on n’est ce qu’on devient. « le génie latent, dit l’autre, n’est qu’une présomption. Tout ce qui peut être doit devenir, et ce qui ne devient pas n’étant rien. »

En portant ce jugement sévère sur ces hommes qui se sont arrêtés aux espoirs et aux ambitions et n’ont jamais rien réalisé, Amiel songeait douloureusement à lui-même : « la virtualité pure, écrivait-il, est mon refuge de prédilection, dès le commencement : j’ai été un rêveur, craignant d’agir, amoureux du parfait, et aussi incapable de renoncer à ses expériences que de les satisfaire, bref, un esprit étendu et un caractère faible; curieux de tout ressentir et impropre à rien exécuter. »

Quelques jours avant sa mort, il notait dans son journal intime : « Tant de promesses pour aboutir à un résultat aussi maigre! Ce que c’est que de nous!...comme les désirs trompent!... ». Amiel juge qu’il n’est rien, puisque de tout ce qu’il rêvait d’être il n’est rien devenu : l’homme n’est que ce qu’il devient. Mais cette réflexion douloureuse peut en amener une autre qui console, ou du moins invite à la résignation : celui qui n’est rien devenu n’était rien.

L’homme ne devient que ce qu’il est; pensée plus profonde encore, d’après Amiel.
On pourrait d’abord comprendre que l’homme ne devient que ce qu’il est par naissance, ou par cette naissance spirituelle qu’est la première éducation. Il est certains traits de caractère que le milieu physique ou le milieu social peuvent bien atténuer, mais qu’ils n’effaceront jamais. Ces tendances fondamentales détermineront toujours les réactions particulières de chacun : un sanguin entré dans la diplomatie parviendra à se maîtriser lui-même, mais il se maîtrisera en sanguin, qui toujours bouillonne. Le fonctionnaire, sans doute, s’adoptera à sa fonction; mais, plus encore, il adopte la fonction à ce qu’il est par nature, et sa nouvelle fonction devient en lui ce qu’il est.

De même un enfant élevé dans un milieu vulgaire et dont le tempérament n’implique rien de particulièrement délicat restera toujours vulgaire. Sans doute, si les circonstances ou sa valeur personnelle le font parvenir à une situation élevée qui le fera vivre dans un milieu choisi, il s’adaptera, il changera ses manières et son langage, prendra un air nouveau, deviendra distingué. Mais jusque dans sa distinction il restera quelque chose de rude et de grossier; son effort même pour être ce qu’il est devenu montre qu’il ne l’est pas encore et il ne le sera jamais qu’à la façon d’un parvenu, et, en prenant des manières distinguées, il les vulgarisera en quelque sorte, les amenant à son niveau; il devient ce qu’il est.

Cette interprétation est bien pessimiste et semble couper les ailes à tout espoir de progrès. Est-elle confirmée par les faits? Il semble bien que non. Si souvent l’homme nous donne des déceptions et des surprises? Tel, médiocre dans les études, révèle, au cours de sa vie, ouvert et réfléchi; tel autre, apathique et terne, se montre, au cours d’une guerre, entreprenant et finit en héros. L’homme ne devient pas ce qu’il est par une sorte d’évolution mécanique sur laquelle il ne peut rien. Il est capable, dans une certaine mesure, de diriger cette évolution.

Mais - et c’est là un second sens de la pensée d’Amiel – pour diriger cette évolution, il faut déjà être orienté, il faut être en partie ce qu’on rêve de devenir. Les psychologues modernes, en particulier M. Maurice Blondel, l’ont bien montré; rien n’entre dans l’homme, n’est assimilé par lui, c'est-à-dire ne devient lui-même, qui ne soit appelé par quelque aspiration profonde de son âme, qui ne soit déjà lui. De cette idée, nous trouvons déjà une amorce chez Amiel : « On ne peut apprendre avec fruit que ce qu’ils savent virtuellement. On ne leur donne que ce qu’ils avaient déjà ».

Devenir n’est donc qu’expliciter ce qu’on est déjà implicitement. De fait, on ne devient pas énergique ou affectueux; l’énergie ou l’affection qui apparaissent ne sont que le développement d’un germe naturel ou de cette seconde nature constituée par les toutes premières habitudes de l’enfance : devenir se ramène à réaliser les virtualités accumulées en soi. Mais il reste une importante marge à notre effort personnel : si ces virtualités sont en nous sans nous, de même que le germe est dans la graine. Indépendamment du fleuriste, leur développement dépend de nous. L’énergie du tempérament qui nous est échoué peut-être tournée à la domination de nous-mêmes afin de ne pas sacrifier les autres à nous. Il y a mille façons de s’attacher et d’aimer : il en est qui ennoblissent et d’autres qui avilissent. Peut-être ne deviendrons-nous jamais que ce nous sommes, mais nous pouvons être ce que nous sommes de bien des façons différentes, et la façon d’utiliser ce qu’on est importe plus que cela même qu’on est. Mais peut-être pourrait-on trouver à la pensée de ce subtil penseur, une signification plus subtile encore. L’homme ne devient à chaque instant de sa vie, que ce qu’il est à cet instant même. Dans la plupart de nos actions, nous sommes comédiens avec nous-mêmes. Nous nous faisons désintéressés, sensibles au beau et même angoissés de graves questions. Il n’y a là que pure façade, et un esprit pénétrant ne s’y trompe pas; on ne devient pas artiste, ou charitable, ou philosophe, parce qu’il est avantageux de l’être et comme une commande; on ne devient jamais que ce qu’on est.

Pour devenir ce qu’on désire être, il ne suffit pas de faire comme si on l’était déjà. L’orgueilleux qui fait comme s’il était humble use en quelque sorte les résistances qui, en lui, s’opposent à l’humilité : il n’est pas encore humble, et il peut rester orgueilleux dans son attitude humiliée. Les transformations qui nous modifient doivent être plus profondes, atteindre l’intime du cœur. Mais lorsque les résistances sont usées, lorsqu’une purification prolongée a établi dans l’âme comme un nouveau climat, un autre homme apparaît. La pratique des vertus, artificielle jadis, est devenue naturelle : les gestes et les paroles humbles sont l’expression spontanée d’une conviction intime. Alors on ne devient, dans ses actes, que ce qu’on est réellement à l’intime de l’âme.

Nous devons le reconnaître, c’est ce qu’on est qui attache et captive les hommes et non pas ce qu’on fait. Goethe l’avait déjà noté : « les natures communes payent avec ce qu’elles font; les natures riches avec ce qu’elles sont ». Amiel le répète en des termes analogues : « Ce n’est pas ce qu’il a, ni même ce qu’il fait, qui exprime directement la valeur d’un homme, c’est ce qu’il est ».

Cette pensée coupe les ailes aux rêves d’une ascension morale trop facile et trop rapide : elle n’a pas de quoi décourager. Ce que nous faisons, en effet, est comme le témoin de ce que nous sommes. De plus, une action persévérante informée par le même idéal parvient peu à peu à se confondre avec ce que nous sommes, de même que le métier, parfois, s’inscrit en quelque sorte dans l’allure de celui qui l’a pratiqué durant toute une vie et lui sculpte lentement un nouveau visage. Ne nous laissons pas hypnotiser par ce que nous sommes ou croyons être. Travaillons à devenir ce que nous voudrions être : il n’y a pas d’autre moyen de grandir.

mardi 1 mai 2012

LA DÉTRESSE DES HOMMES - 71e partie


BLESSURE VS DÉFI DE L'INTIMITÉ 
Nous créons un couple pour vivre l’intimité : du moins nous l’espérons. Mais l’intimité ne relève pas seulement de la bonne volonté. L’intimité suppose le dépassement d’innombrables peurs enfouies dans notre mémoire corporelle. L’intimité, la proximité, la complicité représentent les besoins de base importants. Mais lorsque ce besoin de contact affectif a été associé à des blessures émotionnelles, le corps garde toujours en mémoire le danger associé à la satisfaction de ce besoin d’intimité.
Examinons les possibilités de satisfaction ou de frustration des besoins : 
le cycle de la satisfaction
                                                                  Besoin        
                                           
                                Détente                             Comportement
                                                                                    De recherche
                                          Repos                                      
                                                                                   Reconnaissance
                                                                                    Par l’autre
                                                               Plaisir
                                                               Satisfaction
Observons un bébé qui a faim, le comportement de recherche pour satisfaire son besoin sera de pleurer et de s’agiter. La mère reconnaît son besoin en lui présentant son sein. Il satisfait son besoin, puis entre dans une phase de détente et de repos, en attendant que ce besoin émerge à nouveau quelques heures plus tard.
Évidemment, le besoin de l’enfant ne trouvera pas toujours satisfaction au moment où il le veut. C’est d’ailleurs le défi entre le besoin ressenti et sa satisfaction qui lui permet de se différencier de tout ce qui l’entoure, de devenir un être distinct de son environnement.
L’enfant fait l’expérience de la réalité par la frustration. Il connaît ainsi non seulement le plaisir, mais la douleur liée au manque.
Le cycle de la douleur
                                                       
                                                                          
                                                                    Besoin     
                                                                                        Comportement de recherche
                                                                                          
                             Tension/ crainte             blessure          Non reconnaissance par  l’autre
                                                                       Douleur
L’on voit bien, dans le cycle de la douleur, la mère ne répond pas au besoin de l’enfant. La douleur a remplacé la satisfaction. Le corps est contraint pour faire  face à cette réalité. L’univers n’est pas toujours là, au bon moment, pour combler le moindre de nos principe de plaisir instantané doit faire place au principe de réalité plaisir/déplaisir. Mais, parfois, la douleur devient tellement forte que des mécanismes de défense entrent en jeu pour diminuer la souffrance.
Le cycle de la souffrance
                                                   Besoin                Recherche/évitement
                        Haine
                        Rage
                          Désespoir                  Souffrance              crispation/douleur anticipée
                
                        Accroissement        Douleur/plaisir/douleur
Considérons toujours que le bébé a faim, mais que maman répond mal au besoin de l’enfant en lui présentant un biberon trop chaud. Un besoin de faim intense, normalement satisfait dans le plaisir est associé à la douleur. Le bébé veut boire parce qu’il a faim mais, en même temps, il évite de boire parce que cela fait mal. Il y a donc une blessure. L’ambivalence s’installe. Il y a à la fois une recherche de satisfaction et un comportement d’évitement de la douleur. La crainte s’installe chaque fois que la faim émerge à la conscience.

L’expérience se grave dans sa mémoire corporelle. D’autres expériences positives finiront par effacer cette mauvaise expérience. Mais si la même situation douloureuse se répète trop fréquemment, l’enfant ressent son besoin de se nourrir avec la peur. Chaque fois que la faim se fait sentir, la peur de la douleur monte en même temps, faisant de l’allaitement un véritable champ de bataille.

Illustrons cette ambivalence en étudiant ce cas pris dans la littérature d’une jeune mère qui vient d’accoucher. Le bébé manifeste un comportement de recherche de satisfaction en pleurant pour exprimer sa  faim. Toutefois, l’enfant refuse le sein de sa mère, de même que le biberon qu’elle lui donne. Le médecin, ne voyant aucune anomalie physique, demande à une autre patiente qui vient d’accoucher, d’allaiter l’enfant. Ce dernier accepte volontiers le sein de cett4e mère adoptive. Le médecin est donc certain qu’aucune raison physiologique n’explique le refus de l’enfant. Nouvelle tentative d’allaitement par sa vraie mère. Nouvel échec. Que s’est-il passé? En questionnant la mère, le médecin découvre qu’elle a eu cet enfant pour faire plaisir à son mari, qui refusait l’avortement. Quant à elle, l’avortement aurait été son choix. Dès la naissance, le bébé est prisonnier du cycle de la souffrance. « j’ai besoin d’amour (recherche de satisfaction), mais je ressens le rejet(évitement), »Le bébé qui a senti le rejet maternel, rejette à son tour la mère, même au détriment de sa vie.
Les blessures d’amour, tout au long de notre enfance, sont très nombreuses, et ce, malgré les meilleures intentions des parents. Prenons une scène apparemment banale. Une enfant de deux ans demande à sa mère de la prendre dans ses bras : « tu es trop grande » est la seule réponse à sa demande. Après quelques refus, la fillette comprend qu’elle n’est pas aimée quand elle ressent et exprime ce besoin d’affection. Elle apprend à ne plus ressentir ce besoin de contact (évitement). Puisque maman n’aime quand je suis grande, je vais éviter de ressentir ce besoin de petite fille. »
Pour être aimée, la fille refoule son besoin de contact. Une fois adulte, elle est susceptible de se sentir mal dans les situations d’intimité physique, ne sachant pas trop comment réagir devant des manifestations de chaleur et de tendresse. Comme elle a pu se passer de la tendresse de sa mère à deux ans, elle peut bien décider de se passer de cette tendresse toute sa vie. Sa mémoire corporelle, qui échappe totalement à sa mémoire conscience, contient l’information que le besoin de contact physique est mauvais et souffrant parce qu’il ne peut être satisfait. La solution consiste à enfouir ce besoin dans l’inconscient : « Je me débrouille seule dans la vie, je n’ai besoin de personne. »
Observons maintenant Louise en thérapie, lorsqu’elle parle de son père. Je remarque alors une tension dans sa voix. Je lui propose de s’adresser directement à son père, assis symboliquement sur une chaise. Son visage rougit, la peine monte, elle éclate en sanglots, « Pourquoi tu ne m’aimes pas? Qu’est-ce que je t’ai fait? Une scène lui revient, lorsqu’elle avait cinq ans. Son père arriva du travail. Toute contente, Louise accourt vers lui pour lui donner un gros bec sur la bouche. Elle voit alors son père s’essuyer. À l’époque, elle n’a eu aucune réaction émotionnelle, si ce n’est que de rester estomaquée. Trente ans plus tard, la peine toujours imprimée dans l’inconscient corporel, s’exprime enfin.
Bien sûr, le geste de son père n’a rien de traumatisant en lui-même. Bien des adultes font la même chose en recevant un gros bec mouillé de leurs enfants. Il faut replacer le geste dans le contexte familial pour comprendre l’interprétation de Louise. Son père ne se cache pas pour avoir des maîtresses et Louise le sait. À cinq ans, il est tout naturel qu’elle se sente proche de son père et son geste est évidemment perçu comme un rejet »Tu n’aimes pas maman et, en plus, tu aimes les autres femmes plus que moi. »
Vous ne serez sans doute pas surpris si je vous dis que Louise se montre très ambivalente dans ses rapports avec les hommes. Elle craint de souffrir et redoute surtout l’infidélité de son partenaire. Elle est prise au piège de la recherche d’intimité et de l’évitement de la souffrance qui y est associée. Plus une relation amoureuse est  riche d’intimité, plus la peur augmente et réveille la nécessité de créer une distance pour se protéger. Comme le dit si bien Stettbacher : «  Tant que nous souffrons de tensions dues à des blessures, des surcharges émotionnelles ou des privations, nous vivons sans le savoir à la merci de notre passé. » Et ce passé remontera nécessairement dans le présent du couple, créant le syndrome du yoyo, en ce qui concerne la recherche/évitement de l’intimité.
Le conflit recherche/évitement peut conduire également au besoin de substitution. L’enfant peut toujours sucer son pouce faute du biberon, ou étreindre son chien en peluche. Parfois, la substitution est très subtile et émerge à l’âge adulte. Tel cet homme d’une trentaine d’années qui pratique le karaté, mais qui se  blesse fréquemment. Pourquoi persiste-t-il? Il a eu un père très autoritaire et froid, très peu porté aux contacts physiques. Un jour, en thérapie, il prend conscience qu’il pratique le karaté pour être en contact physique avec un homme substitutif de son père. Le contact chaleureux avec le père cherche en vain à se satisfaire dans ce corps à corps permis par le karaté.
Les besoins de substitution peuvent prendre  des formes multiples : cigarette, alcool, connaissances (livres, diplômes), travail, rendement. La vraie satisfaction ne s’éteint jamais puisque, en définitive, c’est l’amour qui est toujours recherché derrière un objet de satisfaction substitut
Notre mémoire corporelle garde  en elle les conséquences des expériences que nous avons vécues. Il est certes avantageux que l’enfant apprenne de ses expériences douloureuses. Il apprendra très rapidement qu’on ne joue pas avec un couteau dans une prise de courant sans conséquence néfaste. Peut—être qu’une fois adulte, il aura en horreur les fils électriques, sans savoir vraiment pourquoi la mémoire corporelle enregistre également les expériences douloureuses au plan relationnel. La petite fille, qui a vécu l’inceste à deux ans, peut se « rappeler » corporellement qu’une relation d’intimité avec un homme est source de souffrance. Cette expérience peut teinter toutes ses relations amoureuses. Elle est susceptible de redouter d’être prise comme objet sexuel en se méfiant des hommes, ou en niant ses besoins sexuels, comme elle pourra être à la recherche de l’amour, d’aventure en aventure, parce qu’elle aura conclu que c’est seulement par son corps qu’elle peut mériter l’amour ( besoin de substitution).
Nous avons tous connu des expériences douloureuses avec papa-maman, même si nous n’en gardons aucun souvenir. Cela n’a pas toujours été la lune de miel avec papa-maman, et nous avons vécu de multiples déchirures : le sevrage, les interdictions, la venue d’un nouveau frère, l’entrée à l’école, etc. Plusieurs renoncements sont inévitables et sont susceptibles de laisser des empreintes dans notre mémoire corporelle. Plus tard, dans la recherche d’intimité avec autrui, une lumière rouge s’allume dans notre inconscient : « Attention, si tu t’approches trop, tu fais trop confiance, tu aimes trop, tu vas avoir mal. Tu seras trahi comme avec maman qui t’a abandonné pour ton frère. » 
Notre mémoire corporelle a enregistré les expériences relationnelles positives comme négatives que nous avons connues depuis notre origine. Tout se passe comme si nous avions en nous l’image de la bonne mère et du bon père, comme l’image de la mauvaise mère et du mauvais père. Inévitablement, le couple sera le lieu de projection de ces images. Alors que ce sont les images positives du bon parent intériorisé qui dominent dans la période de lune de miel et qui sont projetées sur l’être aimé, ce sont les images négatives qui seront projetées sur l’autre qui devient alors le mauvais parent à l’étape de la lutte de pouvoir.
En d’autres termes, lorsque je tombe amoureux, je deviens amoureux de l’image positive de papa-maman que j’ai projetée à l’extérieur sur un « objet » d’amour. Et lorsque cette lune de miel prend fin et que s’engage la période de pouvoir, c’est alors le mauvais parent qui est perçu en l’autre. L’autre devient cette mauvaise mère qui n’est jamais assez disponible ou le mauvais père, agressif. Comment, en  si peu de temps, l’autre a-t-il autant changé? En fait, l’autre n’a pas véritablement changé, c’est notre perception de lui qui s’est transformée. L’idéalisation des premiers mois a cédé la place au principe de réalité : l’autre n’est pas que gentil, il est aussi mauvais, parce que frustrant, comme papa-maman jadis.
Il ne faut pas croire cependant que le conjoint n’est qu’une projection d’images qui n’a rien à voir avec ce qu’il est en réalité? Certes, la perception que nous avons de lui est déformée, mais il renferme bel et bien des traits de caractère positifs et négatifs, semblables à papa-maman. Il est bien connu que l’on choisit des conjoints qui nous feront revivre les mêmes blessures affectives de l’enfance. Statistiquement, nous savons qu’une fille d’un père alcoolique a plus de chance de choisir un homme qui a des problèmes d’alcool. Même chose en ce qui concerne un contexte de violence familiale. La relation de couple risque de devenir la réplique de la famille d’origine. Soit la personne est toujours victime du conjoint violent, soit la victime d’hier devient le bourreau d’aujourd’hui. C’est souvent ce que l’on constate en examinant les personnes incarcérées pour crime, violents contre la personne la plupart du temps, ces criminels ont été victimes de violence dans l’enfance, leur passé contamine leur présent, et ils ne font que tenter de guérir leurs blessures émotionnelles en blessant autrui. Rien n’a vraiment changé, sauf qu’ils se retrouvent dans le rôle de l’agresseur au lieu d’être  une victime comme autrefois. Ce changement de rôle de victime à celui d’agresseur s’observe également chez certaines mères qui ont été battues dans leur enfance. Elles vivent la crainte d’agresser à leur tour leurs enfants.
Nous comprendrons de plus en plus que l’inconscient joue un rôle prépondérant dans la dynamique conjugale. Même avec les meilleures intentions du monde et en voulant réussir à tout prix cette relation d’intimité, les mêmes difficultés rencontrées dans l’enfance risquent de faire surface.
L’inconscient nous conduit à faire ce que nous ne voulons pas et à ne pas faire ce que nous voulons (paroles d’apôtre), L’intimité ne va pas de soi et on comprend maintenant pourquoi on entend si fréquemment ce genre de phrases : «  Dès que je fais l’amour avec une fille, elle ne me dit plus rien. », « nous jouons au yoyo, je m’approche, elle s’éloigne. Elle s’éloigne, je m’approche. » «  Soit je m’entends bien avec  mais ne la désire pas, soit je la désire passionnément, mais ne ressens aucune affinité. »
L’intimité sur le plan physique, affectif et spirituel est rare. Plus on s’approche de cette intimité complète, plus on s’approche également de nos blessures d’amour d’enfance, et nous entrons alors dans le cycle de la souffrance/évitement, d’où les distances qui suivent les rapprochements, les querelles monstres qui suivent l’harmonie. S’engager à vivre l’intimité, c’est s’engager à affronter les zones d’ombre, le refoulé en soi qui  tenteront  de refaire surface à la lumière de  notre conscience
Je me résume ainsi : la vision juste du couple, c’est savoir :
  • Que le conjoint n’est autre que papa-maman quand l’émotion intense d’attraction ou de répulsion me conduit hors de moi.
  • Que je regarde souvent mon conjoint avec les yeux de mon enfant intérieur qui cherche à recevoir ce qu’il n’a pas reçu, à guérir ce qui a été blessé et à exprimer ce qui a été réprimé.
  • Que le couple sera le lieu de la répétition des blessures d’enfance, et de leur guérison éventuelle, moyennant un certain savoir-faire qui favorise une interaction juste.

vendredi 27 avril 2012

LA DÉTRESSE DES HOMMES - 70e partie


LES BLESSURES

Le couple est le lieu par excellence de la répétition des blessures d’enfance. On quitte papa-maman pour retrouver un autre papa-maman semblable.
C’est le lieu :
1-du vouloir-recevoir ce que je n’ai jamais suffisamment reçu jadis de papa-maman.
2- De la demande jamais entendue ou jamais exprimée.
3- Du passé toujours présent.

Voici deux  exemples qui illustrent très bien comment le passé contamine toujours, en ravivant la même blessure d’origine.

Louis connaît très bien son scénario amoureux. S’il tombe amoureux, il s’agit toujours d’une femme inaccessible. S’il fait l’amour avec une femme convoitée, celle-ci ne lui dit absolument plus rien. Dans un cas comme dans l’autre, il ne peut vivre l’intimité à laquelle il aspire. Comment était sa première relation d’amour avec maman? Il semble avoir été profondément blessé. Après le divorce de ses parents, lorsqu’il avait deux ans, il devient sourd pendant quelques mois sans raison médicale. Il se coupe du monde. Il se rappelle parfois s’endormir en haut de l’escalier, couché sur la première marche où il peut voir la chambre de maman. Maman demeure inaccessible, parce que la « psychologie » de l’époque considérait cette proximité comme néfaste. Étrangement, lorsqu’une histoire d’amour avec une femme inaccessible se termine, il a tendance à revivre la même coupure avec le monde extérieur, non plus en devenant sourd, mais en s’enivrant ou en s’isolant. Il revit sans le savoir le même sentiment d’abandon et de rejet qu’il a dû vivre face à sa mère inaccessible.

L’angoisse de séparation le fait côtoyer le désir de se laisser mourir, qu’il a déjà vécu enfant, sans souvenir conscient, bien sûr.

Cette fois, écoutons Lyne se plaignant qu’il n’y a jamais personne pour elle. Elle est consciente que son conjoint, comme sa mère, n’était jamais disponible. Sa mère lui a raconté qu’enceinte d’elle, elle pleurait encore la mort de son frère mort-né. Avant sa naissance, la mère répétait qu’il n’y avait aucune place en ce monde pour elle. Sa mémoire corporelle s’est imprégnée de ce message, elle passa sa vie dans le sacrifice et l’exploitation, souffrant amèrement de solitude, les autres n’étant jamais disponibles pour elle. Le  «  je ne suis personne pour personne » se poursuit inexorablement, copie conforme de « maman n’est pas là pour moi, elle est là pour mon frère mort-né. » Les blessures du passé referont surface dans le couple. À prendre ou à laisser. L’erreur consiste à laisser le couple  en se disant : « Tant qu’à marier mon père et ma mère, je préfère rester seule. »
Comment alors guérir cette blessure? Notre inconscient qui réveille cette attraction vers l’autre, ne cherche pas à nous punir, mais cherche à nous guérir en créant un contexte semblable.

Résister à l’attirance envers l’autre, c’est également sombrer dans la souffrance de l’isolement. On évite peut-être la lutte avec l’autre, mais on s’épuise dans cette lutte intérieure, le corps poussé à aller vers l’autre, tandis que la raison court en sens inverse.
Pour réussir cette tâche de guérison, l’aide du conjoint sera précieuse. Pourra-t-il voir cet enfant blessé en moi qui s’exprime avec démesure tout en lui accordant son droit d’être, au lieu de le réprimer encore comme papa-maman? Pourra t-il m’accepter, malgré ma colère contre lui, et m’accorder sa présence?

Reconnaître l’enfant en soi, comme en l’autre exige à la fois beaucoup d’humilité et de maturité. L’humilité de reconnaître que je m’emporte parfois comme un enfant de deux ans et oser l’avouer à l’autre, la maturité de rester suffisamment centré pour offrir la présence dont l’autre a besoin au moment précis où ses blessures d’enfance le font réagir.
Je résume toute la difficulté de cette guérison : « l’union d’un homme et d’une femme pourrait être une fête permanente de nouveauté et d’émerveillement, mais cela demande un cœur d’enfant joint à la pleine maturité d’un adulte capable de comprendre, d’agir, de donner et de recevoir. » Inutile de dire que cette maturité est rarement présente au début d’une relation de couple.

Au début d’une relation, chacun est d’abord centré sur ses petits besoins frustrés et tente vainement de contrôler l’autre pour le rendre conforme à ses désirs. La satisfaction tant souhaitée (« donne-moi ce que je n’ai pas reçu jadis de papa-maman si tu m’aimes. ») est rarement atteinte. Par contre, la rage et la peine qui n’ont pas été exprimées jadis avec papa-maman risquent fort, elles, de s’exprimer, en pleine démesure, avec le conjoint.
Le couple, lieu de répétition des blessures anciennes : où  souvent d’ailleurs, uniquement lieu de répétition. Mais le couple, lieu de guérison aussi, grâce à cette répétition et la compréhension de ce processus.

Lieu de répétition : ce que j’exprime avec démesure touche les blessures émotives de mon conjoint (il se sent coupable, agressé, non à la hauteur, etc) et il réagit en se défendant, souvent en jouant le même scénario que ses parents ont joué.
Lieu de guérison :  ce que j’exprime avec démesure touche mon conjoint sans le blesser, puisqu’il a reconnu mon enfant blessé et sait que cette rage que je lui lance en pleine figure ne s’adresse pas véritablement à lui. Il peut donc l’accueillir jusqu’au bout, sans m’agresser à son tour, ou me rejeter, comme mes parents l’ont fait. Voilà le miracle de la compassion. J’ai pu exprimer dans un contexte sécurisant («  je t’aime toujours et je suis là pour toi. ») Une colère imprimée dans mon corps depuis l’enfance. Mon être profond cesse d’être réprimé.

Ce qui n’a pu s’exprimer jadis avec papa-maman, dans une situation conflictuelle, est resté imprimé dans notre mémoire corporelle et cette IM-PRESSION intérieure cherche toujours à être évacuée dans une situation semblable, dans l’espoir de trouver une issue différente.
Le lieu du couple est un lieu de répétition, et c’est la raison pour laquelle il peut devenir un lieu de guérison : un lieu qui permet d’exprimer ce qui est imprimé et qui nous réprime, parfois jusqu’à nous supprimer à travers la maladie.
Ce qui ne s’exprime pas 
S’imprime,
Nous réprime
Et parfois nous supprime.

L’amour, c’est cette présence qui supprime tout ce qui réprime l’autre, dans sa capacité d’exprimer ce qui est imprimé en lui.

L’amour, c’est savoir reconnaître que mon conjoint  a deux ans lorsqu’il me pique une crise d’insécurité en m’agressant, et savoir l’accueillir comme un parent nourricier saurait intervenir en pareil cas, en lui accordant la présence, la présence d’amour qui guérit. Non pas tenter de sécuriser l’autre, simplement être présent à l’insécurité qu’il nous exprime. Voilà l’amour-conscience qui guérit.  La blessure d’origine que nous portons tous en nous est une blessure d’amour. Seule la présence guérit, puisque c’est l’absence qui a blessé
Aimer ce n’est pas nécessairement satisfaire les besoins de l’autre qui ont été frustrés 
dans l’enfance. C’est risquer de tourner en rond dans le piège du «  pas assez ». Je ne peux plus donner la sécurité affective dont mon conjoint a été privé dans la première année de vie lorsque sa mère dépressive était à l’hôpital. Cela ne sera jamais assez. Je peux cependant être présent à cette insécurité qu’il m’exprime. J’écoute, j’accueille cette insécurité, sans chercher à  tout faire pour le sécuriser en me conformant à toutes ses demandes ( ne rentre pas trop tard, etc), simplement être présent à lui. Ce faisant, je lui offre ce qu’on appelle une expérience correctrice. J’offre la présence d’une mère jadis non disponible, ce qui permet de réparer cette blessure d’insécurité.

Si le couple est le lieu de la demande jamais entendue ou jamais exprimée, il peut devenir le lieu de la demande exprimée et entendue, non pas nécessairement satisfaite, mais entendue et exprimée. Ce n’est pas tant la satisfaction du besoin qui guérit, comme le fait qu’il soit exprimé ou entendu.

Aimer l’enfant, ce n’est pas lui donner tous les bonbons qu’il réclame pour limiter ses pleurs, c’est lui dire non en restant présent à sa frustration et à sa colère.
Aimer son conjoint, ce n’est pas toujours se conformer à toutes ses attentes ( souvent infantiles) pour qu’il soit satisfait, c’est parfois dire non à sa demande tout en demeurant présent à lui.

Cette maturité ne peut se développer, si on néglige l’existence bien réelle de notre enfant intérieur.

Lorsque j’enseigne à des couples à reconnaître leur enfant intérieur et à s’entraider, des changements rapides se produisent, à la grande surprise des conjoints d’ailleurs. Ils n’avaient jamais réalisé l’essentiel : l’existence de leur enfant blessé du manque d’amour et de présence.

Je leur explique qu’en principe, le couple pourrait bien être le lieu où l’enfant intérieur recevra ce qu’il a si peu reçu de papa-maman. Mais, en pratique, le conjoint a justement été choisi (inconsciemment) pour raviver la même blessure émotive. Il jouera donc à nouveau le même rôle du bourreau. Au moment où j’aurai besoin de sécurité affective pour compenser l’absence émotive d’une mère dépressive, il deviendra alors froid et distant, comme maman jadis. Et même si ses blessures d’enfance n’entrent pas en interaction avec les miennes, malgré toute sa bonne volonté et ses efforts, je risque de souffrir du syndrome du «  pas assez ».

Jamais le couple ne sera le lieu de satisfaction totale qui comblera mon enfant intérieur blessé. Soit parce que mon conjoint souffre de blessures émotives complémentaires aux miennes et contribue ainsi à la répétition de la blessure originelle. Soit que quelque chose en moi m’empêche de recevoir ce que je cherche tant et qui est pourtant disponible. Disponible, mais non accessible quand je suis victime du piège du « pas assez ». C’est alors l’insatiabilité d’un besoin qui réclame sans cesse. Ou encore, je ne peux croire à ce que mon conjoint m’offre; c’est alors le piège du «  pas possible », piège très souvent relié au piège du «  faire pour » : tout faire pour obtenir ce  que, de toute façon, je serai incapable d’assimiler, puisque je ne peux croire qu’on puisse m’aimer gratuitement.
Ce sont en somme les trois pièges que nous avons abordés tout au début de nos recherches sur l’amour; «  faire pour » se faire aimer (bien paraître grâce au moi public), mais être alors aimé pour ce que je fais et non pour ce que je suis. Cet amour conditionnel à mon bien paraître et à mon bien faire n’est « pas assez », puisque mon besoin de base est d’être aimé pour ce que je suis. Et si on m’aime vraiment pour ce que je suis, j’entre parfois dans le piège du « pas possible », pas possible qu’on m’aime pour ce que je suis, puisque je n’ai même pas mérité cet amour inconditionnel de papa-maman.
Les motivations inconscientes qui nous poussent à la vie de couple nous font rechercher une satisfaction qui n’arrive jamais. L’autre ne nous donne toujours pas ce dont nous avons le plus besoin. L’enfer du couple, si on oublie de tenir compte de la présence de nos enfants intérieurs blessés. L’oasis du couple, si on saisit que le lieu du couple offre l’occasion non pas de recevoir ce qui n’a pas été reçu jadis, mais bien d’exprimer ce qui a été interdit jadis. Revivre la même blessure pour enfin la guérir, en laissant s’exprimer ce qui est imprimé dans notre corps depuis des années.

L’amour-guérisseur, c’est reconnaître mon enfant blessé et le laisser crier son mal à l’autre. L’amour guérisseur sait reconnaître aussi l’enfant blessé de l’autre et le laisse crier sa souffrance jusqu’au bout, en lui offrant la présence. Cette seule présence qui possède le don de guérir en permettant l’expression de ce qui fait pression en moi, logé dans les tréfonds de mon inconscient.

Lorsque la blessure a pu être criée jusqu’au bout, et qu’elle a pu être entendue jusqu’au bout, le passé cesse de contaminer le présent. La présence offerte et reçue permet de vivre dans le présent. L’enfant intérieur reprend sa croissance là où elle s’est arrêtée jadis, parce qu’il n’y avait pas d’espace d’expression et d’accueil.
La maturité qui doit se développer au sein du couple peut se résumer ainsi : « Devenir adulte, c’est cesser de demander uniquement, c’est cesser de recevoir uniquement, c’est écouter la demande et donner, et répondre (…) Devenir adulte, c’est apprendre à être, « être », c’est être libre d’avoir, libre du besoin d’avoir et d’avoir sous toutes ses formes. »
Le couple, c’est d’abord deux enfants blessés qui grandissent et deviennent plus adultes. Le couple d’enfant intérieur peut sembler une belle théorie, et, pourtant, rien de plus concret que cet enfant intérieur qui revit ses blessures d’enfance en thérapie.

L’ENFANT INTÉRIEUR
Une vision juste du couple, c’est d’abord et avant tout savoir que notre première histoire d’amour avec papa-maman teintera toutes nos relations d’amour subséquentes, pour le meilleur comme pour le pire. Ces premières histoires d’amour laissent bien des souffrances qui s’impriment dans notre mémoire corporelle. Le corps se souvient toujours de ce que le mental a oublié depuis fort longtemps.

Voici un exemple illustrant comment le corps se souvient de sa première relation avec papa-maman. Louis regarde une chaise vide et je lui demande d’imaginer, de sentir, de penser à maman, comme si elle était assise sur la chaise. Après quelques instants, je lui demande ce qui se passe dans son corps.

Louis- J’ai mal au cœur, je ressens une pression à la poitrine et des tremblements.
 ( j’avance la chaise symbolisant la mère).
- Que se passe-t-il dans ton corps lorsque j’avance la chaise?
Louis- J’ai un point douloureux dans l’estomac et mon mal  de cœur augmente.
-Qu’est-ce qui arrive si tu touches à  maman?
Louis- Je suis incapable, je n’en ai pas envie. ( il rit nerveusement et sa respiration est de plus en plus saccadée.)
- Que sens-tu dans la gorge?
Louis- Comme une boule.
Veux-tu juste essayer de toucher à maman pour voir ce qui va se passer dans ton corps?
(Louis touche la chaise, il a des  haut-le-cœur, il a de plus en plus mal à l’estomac.)
- Laisse venir un mot ou une phrase et exprime ce mot ou cette phrase à maman.
Louis- pourquoi?  Pourquoi?
Louis éclate en sanglots. Son corps peut maintenant laisser s’exprimer toute la peine qu’il a refoulée. Étant un enfant adopté, Louis ressent son sentiment d’abandon mêlé de plus en plus à la rage qu’il ressent intensément, avec étonnement. Il ressent la haine contre sa mère pour la première fois
Qu’est-ce que tu as envie de dire à maman?

Et voilà que Louis se met à agresser verbalement sa mère en la traitant de tous les noms. Étrangement, il est venu en consultation parce que sa compagne ne peut plus supporter sa violence verbale. C’est elle qui reçoit toute la colère qu’il a ravalée contre sa mère. Sa colère s’est déplacée sur une autre personne trente ans plus tard.
Au fil des rencontres, le corps réagit de moins en moins lorsque je lui demande de toucher à la chaise symbolisant maman. Le corps se décharge du passé. Il commence à vivre au présent. Ses relations avec les autres et avec lui-même changent. Nous sommes remontés à ce que j’appelle le lieu du crime et de la blessure, le corps s’est ressouvenu de ses souffrances, les a exprimées et s’en est libéré.
En décontaminant émotivement la relation originelle avec sa mère, toutes les autres relations actuelles sont susceptibles de s’améliorer lorsque la colère s’adresse maintenant à la bonne personne.

(La chaise-mère), le corps libre de ses tensions, n’a plus besoin de se  décharger sur le conjoint ou les autres personnes. L’enfant intérieur est toujours présent dans notre 
corps d’adulte et tout aussi longtemps qu’il n’est pas reconnu dans son droit d’expression et dans ses besoins, il déforme le présent et provoque des réactions émotionnelles répétitives.
Le corps se souvient de quelque chose, ce quelque chose qui est toujours imprimé dans l’inconscient corporel, pour qui le temps n’existe pas. Ce qui s’est passé il y a trente ans est toujours présent, comme si l’évènement venait tout juste d’arriver.
Jadis, l’expression émotionnelle n’avait pu se faire, la charge était restée imprimée dans le corps, en réprimant la personne à différents niveaux, que ce soit la respiration, la capacité de ressentir certaines  émotions ou certains besoins, ou encore l’incapacité d’agir dans ses projets les plus importants.

Les mécanismes  de refoulement d’hier, qui nous ont sauvé la vie dans l’enfance, pour nous couper d’une situation intolérable, deviennent, à l’âge d’adulte, les mécanismes qui contribuent au mal être et à la maladie. Maintenir toutes les blessures émotionnelles dans l’inconscient coûte cher en énergie. Cette énergie n’est plus disponible pour nous réaliser, aller de l’avant, nous ouvrir et nous transformer.

Dans le couple, la chaise vide qui représente maman-papa n’est nul autre que le conjoint. De même que lorsque j’avance la chaise vers le client, il sent une oppression, lorsque l’intimité s’accroit entre les conjoints, les mécanismes de défense sont mis en opération pour nous éviter de ressentir la blessure d’amour originelle. Il est difficile à mon client de fuir la « chaise-mère » dans mon cabinet. Mais dans le couple, toutes les fuites sont bonnes pour éviter de passer à travers la blessure. La peur nous fait passer à côté, mais le modèle demeure et nous ramène à la même case-départ. Et voilà que nous oscillons entre l’intimité chaleureuse et la froide distance, incapable de savourer pleinement l’unité à laquelle nous aspirons.

Si la thérapie de l’enfant intérieur permet «  un retour du refoulé » dans ce contexte sécuritaire et accueillant, ce même «  retour du refoulé » se produit dans le couple. C’est la raison pour laquelle il faut se donner certaines règles pour en arriver à cette guérison intérieure qui rendra possible la véritable intimité créatrice. Sans ces règles qui nous empêchent de fuir l’intimité, nous ne faisons que répéter le même scénario, la même blessure.

mardi 24 avril 2012

LA DÉTRESSE DES HOMMES - 69e partie

L'AMOUR


Au-delà de l’attirance physique, l’amour possède un étrange pouvoir de guérir qu’il ne faut pas sous-estimer disait Jean Drouin dans ses écrits.

LE MEILLEUR MÉDICAMENT DU MONDE, C’EST L’AMOUR

Les légendes sont pleines d’histoires de gens qui sont morts d’amour… Quand Tristan revient auprès d’Iseut, l’étrange maladie qui la consumait disparaît miraculeusement. Tout cela n’est peut-être pas aussi mythique qu’on pourrait le penser. L’amour, la tendresse, voire une solide amitié ou même une simple et franche camaraderie sont effectivement susceptibles de guérir. Ce sont les plus hautes autorités de la médecine interrogées qui l’assurent. « L’amour est certainement la plus formidable puissance connue de l’homme, déclare par exemple le célèbre neurochirurgien J. Dewitt Fox. Il ne faut jamais sous-estimer son pouvoir de guérir, qu’il s’agisse d’un simple coup de froid ou d’une maladie irrémédiable ». Ce médecin est formel. Il a constaté, dans sa vie professionnelle, que dans cent pour cent des cas, pour la plupart des maladies, arthrite, problèmes cardiaques, diabète et folies diverses inclues, l’amour peut être un élément déterminant sur la voie de la guérison.

Un autre spécialiste, le docteur William Standish Reed, est encore plus optimiste : « Je suis persuadé, a-t-il déclaré, que n’importe quelle maladie peut être soignée et guérie par l’amour. Ce sentiment est certainement beaucoup plus important que la pénicilline ou tous les autres antibiotiques ! C’et la plus formidable médication au monde… ». Il cite le cas d’une femme de soixante ans qui lui a semblé exemplaire. Elle a été opérée, il y a quelques années, d’un cancer à l’utérus. Malgré l’intervention et des traitements ultérieurs aux radiations, le mal réapparut et la science ne lui donnait guère que quelques mois à vivre. « Mais elle était intimement persuadée que beaucoup de gens, son mari, sa famille, ses amis, lui vouaient un indéfectible amour. Elle disait ressentir que tous la soutenaient psychologiquement dans sa lutte contre la mort. Cela nous paraissait réconfortant qu’elle assume aussi bien le destin qui ne pouvait manquer d’être le sien. Réconfortant et triste tout à la fois. « Or, nous avons assisté à une soudaine et inexplicable rémission de son mal. Elle est aujourd’hui, et contre toute attente, toujours vivante. Elle se porte très bien. Les examens qu’elle subit périodiquement montrent que le cancer a complètement disparu. Ce n’est certainement pas la médecine qui l’a ainsi tirée d’affaire. C’est l’amour ».

Un cas aussi spectaculaire que celui de cette femme est loin d’être unique. D’aucuns se sont attachés à rencontrer des spécialistes de toutes les disciplines médicales et cela à travers toute l’Amérique du Nord. Cela leur a permis de montrer, à l’issue de leur reportage, combien les scientifiques qui s’occupent en 1998 de santé sont unanimes à penser que le pouvoir thérapeutique de l’amour existe et agit. « C’est particulièrement évident dans le cas des enfants, explique le docteur Raymond W. Denko, de la côte est. On dirait que l’attention affectueuse dont ils se sentent entourés accroît l’efficacité des médications traditionnelles. Je suis pour ma part très porté à penser que la sensation d’être psychiquement soutenu par ceux qui les soignent développe en eux un phénomène psychosomatique que la science devrait étudier avec précision. Dans les cas d’arthrite que je soigne, j’ai constaté une production supérieure d’endorphines (une substance organique qui combat la douleur et hâte la guérison) chez les enfants qui se sentent aimés par rapport à ceux qui doivent conduire une guérison solitaire ».

Il évoque ainsi l’exemple d’une petite fille de huit ans qu’il appelle Heidi. Celle-ci était soignée pour des crises d’arthrite chronique depuis l’âge de deux ans. Bien que ne lui refusant rien en matière de soins objectifs, sa famille, très désunie, s’occupait fort peu d’elle psychologiquement. Heidi ne connaissait aucune amélioration. Le traitement permettait tout juste de contenir le mal et l’avenir s’annonçait sombre puisque la croissance ne s’accompagne jamais, dans pareils cas, d’une évolution positive d’une telle situation pathologique. Fort de son expérience, le professeur Denko a convoqué tour à tour les parents et les proches d’Heidi. Il leur a cité, chiffres et diagrammes en main, des cas d’enfants pour lesquels une solide affection avait joué un rôle déterminant dans le développement du processus de guérison. Les parents de la petite fille ont pris conscience de l’abandon psychologique dans lequel ils l’avaient toujours laissée et ils ont été convaincus par les démonstrateurs du médecin.

Les bienfaits de l’affection

« … De ce jour, a constaté le praticien, ils l’ont entourée d’un maximum d’affection. Malgré leur désunion, et les problèmes qu’entraînaient leurs vies parallèles, ils ont mis en place un véritable programme pour la visiter tous les jours et lui donner l’impression profonde qu’elle était soutenue par leur amour. En moins de trois mois, Heidi a surmonté la plupart de ses crises d’arthrite rhumatoïde. Aujourd’hui, on peut très lucidement espérer une guérison complète dans les deux ou trois ans qui viennent ». L’enquête multiple ainsi les exemples de gens de tout âge, de tous niveaux intellectuels et de toutes les classes sociales qui ont éprouvé les bienfaits curatifs de l’amour ou de l’amitié. Histoires de couples profondément unis, d’enfants qui se sont appuyés sur l’attention qu’on leur portait pour sortir d’impasses médicales inquiétantes et désespérées, de vieillards qui ont pris conscience qu’ils comptaient encore pour quelqu’un… tous les médecins interrogés s’accordent à reconnaître dans ces expériences vécues l’intervention mystérieuse mais tangible de l’amour.

L’un deux, le docteur Naughton, enseignant à l’université d’État de New-York et très connu outre-Atlantique pour ses travaux en psychosomatique, a même mis au point une sorte de « vademecum affectueux » de l’entourage des malades. Les docteurs Fox et Appleton (université Harvard) l’ont complété en fonction de leurs propres observations. En voici les points principaux :
- En premier lieu, il faut toujours s’adresser à un malade en multipliant les termes affectueux. Le vocabulaire ne manque pas de « chéri(e) » à mon (ma) très cher(e) ami(e), selon bien entendu la personne à laquelle on s’adresse. Peu à peu, grâce à ces expressions que d’ordinaire on ne remarque pas ou qui même peuvent éventuellement agacer, il se crée, dit le docteur Fox, une sorte de conditionnement amoureux. C’est la base même sur laquelle va s’édifier tout le processus de guérison psychosomatique.

- Il faut passer un maximum de temps auprès du malade. Parce que ça les arrange, consciemment ou non, la plupart des gens pensent qu’on fatigue le patient en lui rendant de trop longues et de trop fréquentes visites. Le corps médical lui-même a tendance à abréger les entrevues pour des raisons tout à fait pratiques mais en fait inacceptables puisqu’elles entravent l’évolution psychologique de la personne qui souffre. Le malade a besoin de sentir qu’on lui consacre un temps qui pourtant vous est précieux. Il faut lui donner, avec tout le tact voulu, s’entend, l’impression profonde que l’on prend sur son travail, sur ses loisirs pour s’occuper de lui.

Des attitudes très positives

- Les gestes affectueux sont de toute première importance. Prendre la main de quelqu’un qui souffre, l’embrasser, lui caresser les cheveux, etc., sont des attitudes fondamentalement positives et concourent hautement à ce conditionnement affectueux évoqué plus haut. Bien des gens, surtout les hommes, les oublient ou s’en défendent, considérant peut-être cela comme dévirilisant ou indigne d’eux.

- Autre manifestation de sympathie thérapeutique à ne pas négliger, votre présence auprès du malade par les fleurs que vous lui faites parvenir, les petites gâteries, même non autorisées, une carte avec vos vœux de prompt rétablissement. Pendant les longues heures de solitude des hôpitaux ou des chambres où l’on est cloué par la maladie, l’esprit travaille très souvent de manière négative. S’il peut s’appuyer sur ces témoins de l’intérêt affectueux qui lui est porté, il est évident que les effets en seront bénéfiques.

- Le docteur insiste sur le fait qu’il faut « partager joie et humour », avec un malade. Pourquoi ? Il a ainsi l’impression d’être toujours intégré dans une société normale où l’on rit et plaisante, autant pour se défendre que pour se détendre. Raconter une blague, même idiote, à un grabataire a pour effet de rompre dans lequel il risque de s’enfermer.

- Démontrer au patient que tout le monde se soucie de l’amélioration de son état. On peut lui parler de son milieu familial où il est souvent question de lui, d’une discussion qui a eu lieu à son propos dans son cercle professionnel où l’on a déploré son absence, d’un ami qu’il avait un peu oublié et qui s’est souvenu de lui parce qu’il était souffrant…

- Même si le patient est très malade, voire inconscient, il faut lui parler, le toucher, l’embrasser et demeurer optimiste autour de lui. Ces perceptions, que l’on peut qualifier de « subliminales », sont d’une très grande efficacité, a constaté le docteur Appleton qui en est un spécialiste, pour une évolution favorable de l’état pathologique.

« Il y aurait bien d’autres conseils à donner, ajoute le docteur Fox. En règle générale, « aimer » un malade à des fins thérapeutiques consiste à lui démontrer intimement qu’il n’est pas coupé du monde et du réseau affectif dans lequel il est à l’aise. Selon qu’il s’agit d’un conjoint, d’un ami, d’une connaissance plus éloignée, il est évident que l’attitude doit être adaptée à la situation. D’autre part, il est bon de prendre conseil auprès du médecin. On sait aujourd’hui quel environnement psychologique convient à telle ou telle maladie ». En viendra-t-on comme le suggère le même savant, à prescrire des mots d’amour ou d’amitié sur les ordonnances ? « Pourquoi pas ? Ce ne serait pas ridicule dans la mesure où l’action d’un geste ou d’une parole vaut mieux qu’un antibiotique, déclare le docteur. Quant à savoir quel processus psychosomatique aboutit à ces résultats, nous en sommes encore au stade des hypothèses ».

Certains parlent de phénomène parapsychologique. D’autres, opposés à l’existence du paranormal mais reconnaissant néanmoins les faits, pensent à des liens mal connus encore entre le psychisme et la physiologie. Quelle que soit la réponse, force nous est de constater avec les médecins interrogés que l’amour est la plus grande force au monde qui puisse exister. Les romantiques seront certainement heureux du profond mystère qui entoure encore son merveilleux pouvoir.

La connaissance de l’environnement social dans lequel le patient vit procure aussi d’importantes informations. Les gens ont tendance à créer un environnement qui reflète leur « moi intérieur ». Le médecin qui fait des visites à domicile a une chance unique d’observer le patient dans son milieu, récoltant maintes informations sur la « scène » où les patients jouent leur maladie, entourés de leurs partenaires (SIC).

Découvrir qui est le partenaire du patient, quels enfants il a, est une façon indirecte de mieux le connaître. Quelquefois, un homme d’apparence sereine vit avec des personnes en proie à des difficultés émotives ou physique considérables ; cela indique que sa sérénité n’est que contrôle, habituellement trahi par ses fonctions corporelles. Nos proches nous reflètent, nous font miroir (SIC). Seul ce que nous sommes, au-delà de toute pensée sur qui nous sommes, a pouvoir de guérison.

En conclusion, un serrement de mains, un secret murmuré à l’oreille valent souvent mieux que des kilos de médicaments.

lundi 23 avril 2012

LA DÉTRESSE DES HOMMES - 68e partie

COMPULSIF VS JOUEUR PATHOLOGIQUE

Il est peut-être utile maintenant d’établir certaines distinctions terminologiques. La première concerne les désordres obsessifs-compulsifs et le caractère obsessif-compulsif. Dans la tradition clinique le terme « caractère obsessif-compulsif » identifie les personnes affichant une rigidité, une conscience, une culpabilité, un doute et un conformisme excessifs. Le comportement rituel ou les idées obsessionnelles ne sont pas nécessairement présents. Par ailleurs, les désordres obsessifs-compulsifs se définissent obligatoirement par l’existence d’idées persistantes ou répétitives (obsessions) et/ou de comportements rituels (compulsions). Même si ces idées obsessives et ces comportements compulsifs ne font par partie intégrante du caractère obsessif-compulsif, ils constituent les deux composantes principales des désordres obsessifs-compulsifs.

Bien que la co-existence d’obsessions et de compulsions constitue la caractéristique la plus commune du désordre, il est possible d’observer des obsessions sans comportement compulsif et vice versa. Les termes « désordres obsessifs » et « désordres compulsif » désignent donc l’apparition d’une composante en l’absence de l’autre alors que le terme « désordre obsessif-compulsif » est réservé à la combinaison des deux.

La définition la plus répandue des désordres obsessifs-compulsifs est celle de Schneider (1925). Ces désordres impliquent « des éléments de la conscience (pensées, sentiments, impulsions, actions) qui, lorsqu’ils se manifestent, sont accompagnés de compulsions subjectives et dont on ne peut se défaire même si, après mûre réflexion, on les juge insensés ». Lewis (1936) précise que le fait de reconnaître une obsession comme insensée ne constitue pas une caractéristique immuable ; par contre le sentiment de devoir résister à l’obsession est essentiel.

Mayer-Gross (1955) donne une description semblable. Il affirme que « la nature essentielle du symptôme obsessif ou compulsif réside dans sa manifestation comme un élément mental, une idée, une image, un affect, une pulsion ou un mouvement, caractérisés par une sensation subjective de compulsion, l’emportant sur une résistance interne. Cette résistance est la caractéristique essentielle distinguant les phénomènes compulsifs réels des autres phénomènes apparentés ».

Teasdale (1974) présente un ensemble de caractéristiques permettant de mieux distinguer les rituels obsessifs-compulsifs de ce qu’il nomme « les autres formes de comportements d’évitement ». Ces caractéristiques sont :
1) la fréquence élevée d’apparition du comportement, sa persistance et sa répétition,
2) sa forme stéréotypée,
3) le sentiment subjectif de compulsion à réaliser ce comportement plus fort que la résistance du sujet à l’accomplir,
4) le fait que le comportement apparaît insensé aux autres et est embarrassant pour le sujet.

Donc, le désordre obsessif-compulsif est caractérisé par l’apparition d’événements internes envahissants, habituellement anxiogènes, et involontaires. Ceci s’accompagne de rituels manifestes, souvent de nature stéréotypée, que l’individu se sent obligé d’accomplir , en dépit de sa résistance, que ces idées ou ces comportements aient une signification ou non pour lui.

Tout clinicien familier avec ce groupe de malades ne peut qu’être conscient de la nature complexe de ce désordre et du degré d’incapacité et de souffrances qu’il peut causer. On s’accordera donc pour reconnaître le besoin urgent de trouver des modèles adéquats et des traitements efficaces. Pour Beech et Perigault les patients obsessifs compulsifs sont prédisposés à des états pathologiques d’activation et que, par un mécanisme mal défini, cette excitation produirait l’apparition de pensées morbides et de comportements aberrants. Les idées et les comportements obsessifs-compulsifs seraient donc le résultat final de réactions en chaîne dans lesquelles les états d’activation excessive serait la cause première.

Acheteurs compulsifs dites-vous ?

Le docteur Donald Black, professeur de psychiatrie à l’Université de l’Iowa, précise que personne ne sait combien de gens se comportent de cette façon, mais on estime que leur nombre varie de 1 à 6% de la population. Les personnes affligées de cette affection psychique sont naturellement bien accueillies par les commerçants, mais leurs excès peuvent dangereusement grever le budget familial. Le docteur Black rapporte entre autres le cas d’une femme qui dépensait en moyenne 500$ par semaine en vêtements, ce que son mari n’appréciait pas particulièrement. Ce comportement compulsif commence à se manifester généralement à la fin de l’adolescence ou au début de la vingtaine et 90% de ces personnes sont des femmes.

Selon le docteur Black, ces femmes achètent surtout des vêtements, des bijoux, des souliers et des produits de beauté. Les hommes achètent plutôt des voitures et des appareils électroniques tels que des lecteurs de disques compacts et des appareils stéréophoniques. Les alcooliques compulsifs boivent par période. Mais les acheteurs compulsifs sont actifs pendant toute l’année. Et quand ils ne dépensent pas, ils planifient habituellement leur prochaine tournée des magasins.

Comme on peut l’imaginer, cela crée des grandes tensions au sein du ménage. Il y a de fréquentes disputes au sujet des questions financières. L’argent est continuellement viré d’un compte à un autre pour couvrir les dettes… et la faillite n’est jamais bien loin. Le docteur Black fait remarquer que les acheteurs et les joueurs compulsifs ont des caractéristiques communes. Ils planifient minutieusement leurs sorties, ils dépensent tous les deux l’argent sans compter, ils sont soumis à une impulsion psychologique et ils éprouvent ensuite un sentiment de culpabilité.

Les acheteurs compulsifs manifestent une obsession de dépenser mais il ne faut pas les comparer aux personnes affligées d’une maladie obsessive. Ces dernières se préoccupent d’une façon maladive des microbes. Howard Hughes en était un bel exemple. Il prenait mille précautions pour se protéger des microbes, ce qui lui faisait perdre des heures chaque jour. Une femme souffrant de cette affection sortait les meubles de sa chambre et en lavait les murs tous les samedis matin. Cela lui prenait deux heures et elle savait que c’était insensé. D’autres personnes se lavent les mains des dizaines de fois par jour ou éprouvent le besoin de se regarder dans un miroir plusieurs heures par jour pour voir si elles n’ont pas de nouvelles rides.

C’est une affection terrible et les gens qui en souffrent se rendent compte que tous ces gestes répétitifs sont absurdes et totalement illogiques, mais ils ne peuvent pas en parler aux autres. À l’inverse, les acheteurs compulsifs aiment ce qu’ils font. Ils regardent les magazines pour voir ce qu’il y a à acheter, ils font de lèche-vitrines. Le docteur Black a révélé qu’il existe désormais des médicaments pour soigner les acheteurs compulsifs. La « Fluvoxamine » a donné des résultats étonnants pour enrayer ce désordre psychologique. Dix femmes souffrant de cette maladie ont reçu ce traitement et neuf d’entre elles ont réagi favorablement. Ces personnes ont dit passer moins de temps à penser à acheter.

Malheureusement, quelques semaines après avoir cessé de prendre le médicament en question, ces personnes ont recommencé lentement à avoir leurs impulsions d’achat et un mois, après l’arrêt du traitement elles ont recommencé à dépenser. Le docteur Black a précisé que cette affection a été reconnue comme un dérèglement psychiatrique seulement récemment et son expérience est probablement la première du genre visant à le guérir.

En ce qui a trait aux méthodes de traitement pour les malades compulsifs, plusieurs pistes ont été envisagées d’après les spécialistes ;
1- il peut s’agir de la méthode de traitement par imagination c’est-à-dire « si en présence de stimuli anxiogènes, on peut présenter une réponse contraire produisant une disparition complète ou partielle de cette anxiété, le lien entre ces stimuli et l’anxiété sera diminué
2- par sensibilisation imaginée ; le traitement consiste essentiellement à amener le sujet à imaginer les stimuli conduisant à des comportements anormaux ou des comportements eux-mêmes, et à les associer à des expériences désagréables présentées en imagination
3- auto-instruction et réidentification, Taylor propose un modèle de comportement obsessif-compulsif qui veut que les compulsions soient maintenues par renforcement positif.

Le modèle de Beech et Périgault propose donc, en résumé, qu’un état d’activation pathologique est le facteur principal dans le développement des comportements obsessifs-compulsifs. Quand ce niveau d’activation atteint un seuil critique, des associations se forment entre certains stimuli environnants et cette activation et entraînent l’émission de comportements aberrants (compulsions) et l’élaboration d’une explication post-hoc (obsessions) de l’état d’activation apparemment inexplicable autrement.