lundi 15 mars 2010

Comprendre l'Enfant ou l'Adolescent Vivant Le Deuil - 2e partie

Un douloureux héritage

Nathalie

Nathalie, âgée de quinze ans, est un joli brin de fille que l’on décrit comme très raisonnable et très bien adaptée dans ses relations avec son entourage ainsi que dans son fonctionnement scolaire. Voilà qu’elle perd subitement sa mère qui décède d’un arrêt cardiaque. Quelques mois après le décès de sa mère, elle commence à devenir irritable à la maison et agressive à l’endroit de sa jeune sœur et de son petit frère. Elle entre de plus en plus souvent en conflit avec son père et conteste de plus en plus son autorité. Sa tenue vestimentaire est de plus en plus négligée. À l’école, son rendement accuse une baisse importante. Ses professeurs la trouvent de plus en plus apathique et démotivée. Elle s’isole de plus en plus des jeunes de son âge. Un matin, elle entre sans préavis dans le bureau de la travailleuse sociale et lui confie en pleurant qu’elle pense sérieusement à se suicider.

Jacques

Jacques est un adolescent de treize ans qu’on a dû récemment placer en centre d’accueil de réadaptation en raison de ses troubles sérieux de comportement. Ce jeune a déjà à son actif plus de vingt vols importants. Il se tient avec des pairs marginaux beaucoup plus âgés que lui et il a déjà commencé à consommer de la drogue. Jacques s’absente souvent de ses cours et sa motivation à l’étude est presque inexistante. L’an dernier, il a été mis à la porte de la polyvalente à trois reprises en raison de son comportement provocateur à l’égard de ses professeurs et de nombreuses bagarres avec des jeunes de son âge.

L’histoire de Jacques est chargée de pertes affectives. Ses parents se sont séparés alors qu’il n’était âgé que de deux ans. Il ne reverra jamais plus son père naturel. Sa mère qui en assume la garde se marie à nouveau l’année suivante pour se séparer alors que Jacques atteint ses cinq ans. À nouveau la figure paternelle disparaît sans laisser de trace. L’année suivante, Jacques doit être placé dans une famille d’accueil car sa mère vient d’être hospitalisée pour une maladie qui la gardera alitée pendant plusieurs semaines. Suite à sa maladie, sa mère connaît une période d’instabilité émotionnelle qui l’amène à délaisser complètement son fils. Finalement, en raison de la faiblesse physique et psychologique de sa mère, Jacques demeurera trois ans dans cette famille. Durant cette période, ses parents d’accueil donneront naissance à deux enfants et Jacques se sentira passablement délaissé au moment de ces naissances. À l’âge de neuf ans, Jacques est rendu à ce point agressif dans sa famille d’accueil qu’on doit le déplacer dans une autre famille. À l’âge de onze ans, Jacques perd son grand-père maternel auquel il était très attaché et qui constituait pour lui un point de repère affectif stable. L’année suivante, ses troubles de comportement sont si importants que l’on entreprend des démarches pour le placer en centre d’accueil.

François

François est âgé de quinze ans mais il a l’air d’en avoir à peine treize. Il vient d’être signalé à la Direction de la protection de la jeunesse en raison de ses difficultés très sérieuses de comportement, oscillant entre un isolement très profond et un comportement très exubérant auquel se mêle une très forte agressivité à l’endroit de son entourage. La tristesse et la révolte habitent cet adolescent et se manifestent en succession de façon très intense dans son comportement. François est également très méfiant à l’endroit des adultes. Il est presque impossible de créer un lien avec lui. À l’égard de ses compagnons et compagnes de classe, il adopte des comportements provocateurs qui entraînent le rejet de ceux-ci. Malgré son âge, François ne sait encore ni lire ni écrire.

François aussi a connu une importante histoire de pertes. Sa mère ainsi que deux de ses tantes décèdent accidentellement dans un accident de voiture à l’été 2008. Deux ans plus tard, c’est au tour de son père d’avoir un grave accident de voiture qui le gardera hospitalisé pendant plusieurs semaines et convalescent pendant plusieurs mois. Au décès de sa mère, c’est sa grand-mère paternelle qui vient habiter avec son père et lui et qui fait figure maternelle. Celle-ci meurt subitement d’un arrêt cardiaque à l’automne 2009. Depuis lors, François a connu de nombreux déplacements, soit un pensionnat ainsi que deux familles d’accueil. Chaque déplacement est motivé par sa trop grande agressivité. Depuis quelques semaines, François fait l’objet d’un placement en centre d’accueil de réadaptation.

En examinant l’histoire de vie de Nathalie, Jacques et François, nous pouvons dégager à la lumière des informations qui nous ont été fournies jusqu’ici au moins deux grands points communs : tous les trois ont vécu une ou des perte(s) affective(s) importante(s) et tous les trois éprouvent des difficultés d’adaptation et de comportement très sérieuses.



* à suivre *

dimanche 14 mars 2010

Comprendre l'Enfant ou l'Adolescent Vivant Le Deuil - 1e partie

Pour Jean Decoster, Le deuil : une lourde épreuve à traverser

Vivre un deuil constitue toujours une expérience douloureuse. Le Dr. Elizabeth Kübler-Ross, pionnière dans l’étude des phénomènes affectifs liés au deuil, mentionne que cette expérience, vécue dans de bonnes conditions, peut constituer une très grande source de croissance personnelle. Par contre, vécue dans des conditions défavorables, elle peut engendrer des difficultés importantes d’adaptation, voire même des troubles sérieux de l’affectivité. Cette situation sera d’autant plus vraie chez un enfant ou un adolescent dont la personnalité est en pleine formation.

Une expérience humaine universelle

Au cours de leur vie, très rares sont les personnes qui ne seront pas confrontées à un deuil important. Certains auront la chance d’être parvenus à l’âge adulte et d’être mieux armés affectivement et socialement pour traverse cette épreuve. Plusieurs, par contre, devront envisager cette dure réalité durant leur jeunesse alors qu’ils sont beaucoup plus vulnérables psychologiquement.

De multiples situations peuvent engendrer un deuil chez les enfants et les adolescents : la séparation de leurs parents ; le décès d’un de ceux-ci par maladie, par accident, parfois même par suicide ; le décès d’un frère, d’une sœur, d’un ami ; lorsque ceux-ci doivent quitter leur milieu familial pour être placés dans une famille d’accueil ou un centre d’accueil ; une déception amoureuse chez un adolescent.

Dans cet article, nous tenterons de démontrer que lorsque ce processus de détachement est vécu dans des conditions défavorables par l’enfant ou l’adolescent, il peut ultérieurement entraîner de très sérieuses difficultés dans leur comportement et leur adaptation. Pour illustrer cette démarche, nous utiliserons trois situations de jeunes dont les noms sont fictifs et dont nous avons modifié quelque peu la trame et le scénario familial pour en assurer l’anonymat.


* à suivre *

vendredi 12 mars 2010

Abus Sexuel - 5e partie

Comment expliquer qu’il y ait plus d’abus sexuel au sein des familles recomposées?

Afin d’expliquer la surreprésentation des familles recomposées dans les cas d’abus sexuels, Finkelhor avance l’idée que le triangle oedipien pourrait rendre l’enfant plus vulnérable aux abus sexuels de son beau-père Cette explication théorique sous-tend que l’enfant peut se sentir trahi par sa mère qui s’engage dans une relation avec un nouveau conjoint ou encore avoir le sentiment que sa mère lui porte une attention moins grande. Selon Finkelhor, ce sentiment pourrait amener l’enfant à concourir avec sa mère afin d’avoir l’attention du beau-père. Il importe cependant de souligner que les écrits d’orientation féministe s’opposent à de telles explications de la problématique de l’inceste en affirmant que celles-ci contribuent à déresponsabiliser le père abuseur en imputant la responsabilité de l’abus à l’enfant victime et à la mère non abuseure (Walby, Clancy, Emetchi et Summerfield, Wattenberg).

D’autre part, plusieurs auteurs soulignent l’absence de lien de consanguinité ainsi que la déficience du lien d’attachement entre le beau-parent et l’enfant afin d’expliquer la prévalence d’abus sexuels au sein des familles recomposées (Hébert et Tremblay; Giles-Sims; Charbonneau et Oxman-Martinez, Williams et Finkelhor, Pauzé et Mercier; Warren et al., Finkelhor; Daly et Wilson; Gouvernement du Québec). En fait, il a été démontré que, lorsque les parents passent moins de temps avec leur jeune enfant et qu’ils lui prodiguent moins de soins, ils sont davantage à risque d’en abuser sexuellement (Giles-Sims). À cet égard, une étude comparative portant sur des pères et beaux-pères incestueux ou non fait ressortir deux facteurs significativement liés au passage à l’acte incestueux, soit le passé carencé du père et la non-participation aux soins de l’enfant entre zéro et trois ans (Gauthier). Ainsi, on considère le beau-père plus enclin à l’agir incestueux avec sa belle-fille, car il n’aurait pas développé ce lien d’attachement que suscite l’intimité physique dans les premières années de la vie, lien qui semble conditionnel à l’inhibition de l’inceste (Langevin et Watson; Pauzé et Mercier; Parker et Parker). La plupart des écrits sur la question suggèrent donc l’hypothèse que plus les pères participent tôt aux soins de leur enfant, moins ils sont susceptibles d’en abuser sexuellement (Williams et Finkelhor). Par contre, dans le but de tester cette hypothèse, deux études ont comparé les scores de déviance obtenus par des pères biologiques et des beaux-pères à la suite d’une évaluation phallométrique (Rice et Harris; Seto, Lalumiere et Kuban). Ces études postulaient que pour surpasser leur aversion d’avoir des relations sexuelles avec leurs propres enfants, les pères biologiques (qui sont présumés avoir passé plus de temps avec leurs filles durant la petite enfance que les beaux-pères) devraient présenter des préférences sexuelles plus fortes envers les jeunes enfants que les beaux-pères. Contrairement à leur hypothèse de départ, les résultats de ces études indiquent que les pères biologiques qui abusent leurs filles n’ont pas de préférences sexuelles plus déviantes que celles des beaux-pères. Les conclusions de ces études jettent donc un doute sur l’idée selon laquelle l’absence d’un lien de consanguinité entre le beau-parent et l’enfant augmente les risques d’inceste.

Suivant l’hypothèse de la déficience du lien d’attachement afin d’expliquer le passage à l’acte incestueux, certaines études soulignent que la présence d’un beau-père peut également accroître le risque que l’enfant soit sexuellement abusé par des individus à l’extérieur de la famille. En effet, Hébert et Tremblay avancent l’idée que les amis et les connaissances du beau-père peuvent percevoir le manque d’attachement de ce dernier envers sa belle-fille et être ainsi plus enclins à en abuser sexuellement. Dans le même sens, Finkelhor souligne que la plus grande vulnérabilité des enfants qui vivent en famille recomposée n’est pas seulement attribuable à la présence du beau-père, mais aussi au fait que l’enfant est alors amené à développer un nouveau réseau familial. À cet égard, il est intéressant de rapporter les résultats de l’étude de Margolin qui a porté sur les abus sexuels commis par les grands-parents. Dans le cadre de cette recherche, 9 dossiers des services de protection de l’enfance de l’Iowa ont été examinés concernant des enfants qui avaient été abusés sexuellement par un grand-parent. Cette recherche fait, entre autres, ressortir que les abus sexuels commis par les grands-parents sont souvent assez sévères, que le père du beau-parent est plus dangereux pour l’enfant que son grand-père biologique et que plusieurs grands-pères abuseurs ont aussi abusé leur fille lorsqu’elle était plus jeune.

Finalement, certains chercheurs expliquent la grande prévalence des abus sexuels au sein des familles recomposées par le fait que les parents y sont généralement plus autoritaires ou coercitifs et qu’ils possèdent moins d’habiletés de résolution de problèmes (Lightcap, Kurland et Burgess). Pour sa part, l’étude de Gordon démontre que les familles biologiques avec une histoire d’inceste possèdent davantage de caractéristiques problématiques que les familles recomposées. En effet, cette étude, qui compare les abus commis par des pères biologiques et des beaux-pères, a révélé que les pères biologiques ressentent plus de stress personnels, sociaux et économiques que les beaux-pères.

De façon générale, les caractéristiques pathologiques qui sont associées à l’émergence de l’inceste ne semblent donc pas nécessairement découler de la structure familiale dans laquelle l’abus prend place. En ce sens, certaines études scientifiques, qui ne font pas de distinction entre les pères biologiques et les beaux-pères, démontrent que, dans l’ensemble, les familles incestueuses se caractérisent par l’omniprésence des conflits ainsi que par moins de cohésion, d’expression affective et d’activités de loisirs (Dadds, Smith, Webber, et Robinson; Carson, Gertz, Donaldson et Wonderlich). Dans ce même ordre d’idées, les écrits cliniques sur les familles incestueuses soulignent la multiplicité des structures et des relations au sein de celles-ci. Ainsi, les auteurs notent la présence de structures familiales chaotique ou, à l’inverse, ultrarigides (Peronne et Nannini), la faible différenciation des structures identitaires des individus (Barudy), l’inversion des rôles mère-fille (Vallée; Tinling, Foucault) ainsi que la répartion inégale du pouvoir au sein de la famille (Strand); Joyce, Russell). Cette dernière caractéristique est également notée dans de nombreuses études qui laissent entendre que les conjointes d’abuseurs sexuels sont fréquemment victimes de violence conjugale, la prévalence de violence conjugale variant entre 44,3% et 85% selon les études consultées (Deblinger et al.; Sirles et Franke; Truesdell, McNeil et Deschner; Cyr, McDuff et Wright).


* à suivre *

jeudi 11 mars 2010

Abus Sexuel - 4e partie

La gravité des gestes posés par l’abuseur

Il importe de souligner les résultats observés dans les études portant sur la gravité des abus sexuels, commis par les beaux-pères. D’une part, l’étude rétrospective de Russell qui portait sur 930 femmes, est venue affirmer que plus d’abus sexuels sont classifiés de graves dans les familles recomposées (47%) que dans les familles d’origine (26%). Afin d’expliquer ce résultat. Russell souligne que le beau-père qui éprouve du désir sexuel pour sa belle-fille n’est retenu que par des conséquences légales et familiales, alors que le père biologique est également freiné par le tabou de l’inceste.

Par ailleurs, l’étude de Faller montre que le lien de consanguinité, lorsqu’il renvoie à une relation plus intime, ne protège pas nécessairement l’enfant. Dans le cadre de cette recherche, 171 situations d’abus sexuels commis par le père biologique (n=59), le beau-père (n=62) et le père biologique non gardien (n=50) ont été examinées. Les résultats révèlent que les abus sexuels impliquant le père biologique vivant avec l’enfant sont les plus graves (sur le plan du nombre d’abus, de la durée ainsi que du temps écoulé entre le dernier abus et son dévoilement) suivis des abus commis par le beau-père et, enfin, par le père non gardien. Par contre, aucune différence statistiquement significative n’a été observée sur le plan du degré de coercition impliqué.

Dans le même sens, la recherche de Gordon et Creighton, qui s’appuyait sur un échantillon de 130 dossiers dans lesquels des filles ont été abusées sexuellement, souligne que la gravité des gestes d’abus perpétrés par les pères biologiques s’avère plus important, puisque 37% d’entre eux ont soumis leur fille à une relation sexuelle complète comparativement à 16% des beaux-pères. Enfin, la recherche de Phelan, qui comparaît 5 cas d’abus sexuels commis par des beaux-pères à 46 cas avec des pères biologiques, a trouvé des différences entre les deux groupes en ce qui concerne la gravité des gestes posés.

Comparativement aux beaux-pères, les pères biologiques sont plus nombreux à avoir des rapports sexuels complets et s’attaquent plus souvent à plusieurs de leurs filles. Plus récemment, ces résultats ont également été confirmés dans l’étude finlandaise de Sariola et Uutela au sein de laquelle les actes commis par les pères biologiques étaient jugés d’une plus grande gravité que ceux posés par les beaux-pères. Par contre, malgré les résultats exposés précédemment, certaines études indiquent qu’il n’y a pas de différence dans les types d’activités sexuelles commises par les pères et les beaux-pères ni en ce qui a trait à l’âge de leur victime (Erickson et al.,; Phelan).

Si les chercheurs s’intéressent particulièrement à la question de la gravité des abus sexuels commis par les beaux-pères, c’est sans doute parce que, de façon générale, les recherches sur les séquelles des abus sexuels indiquent que l’utilisation de violence et une relation proche avec l’abuseur constituent les éléments les plus néfastes sur le développement de l’enfant à long terme (Lovett, Damant, 1993). À ce sujet, parmi les 45 études recensées par Kendall-Tackett, Williams et Finkelhor, dix établissaient des distinctions entre l’abus sexuel intrafamilial et extrafamilial. Leur analyse des résultats démontre que dans sept des dix études, les répercussions de l’abus sexuel sont plus sévères chez les victimes d’abus intrafamilial. Pour sa part, Feinauer affirme que les effets psychologiques les plus dévastateurs, à long terme, apparaissent lorsque les victimes ont été abusées par une personne avec laquelle elles avaient développé un lien de confiance. Par conséquent, certains auteurs soulignent que ce n’est pas le lien de parenté en soi qui détermine le niveau de détresse de l’enfant victime, mais plutôt le lien émotionnel qui lie cet enfant à l’abuseur (Feinhauer; Herman).


* à suivre *

mercredi 10 mars 2010

Abus Sexuel - 3e partie

Les caractéristiques de l’abus sexuel au sein des familles recomposées

Étant donné les taux de prévalence importants des abus sexuels au sein des familles recomposées, certains chercheurs se sont intéressés aux caractéristiques propres à ce type d’abus. Pour ce faire, ces études ont tenté de distinguer les abus sexuels perpétrés au sein de différentes structures familiales en fonction des caractéristiques de l’enfant victime et de la gravité des gestes posés par l’abuseur.

Les caractéristiques de l’enfant victime

De façon générale, les recherches indiquent que les filles sont plus souvent victimes d’abus intrafamilial que les garçons (Finkelhor, Leventhal), sans pour autant préciser le lien qui unit l’enfant à l’abuseur. Pour leur part, Kendall-Tackett et Simon ont effectué une étude visant à vérifier si l’expérience d’abus sexuel est différente chez les garçons et chez les filles en tenant compte de la structure familiale. Basée sur un échantillon composé d’un population clinique de 365 adultes (325 femmes et 40 hommes) abusés sexuellement dans l’enfance, cette étude indique que, si les beaux-pères agressent davantage les filles (22% des femmes ont été abusées par leur beau-père comparativement à 8% des hommes), les pères biologiques abusent autant de leur fils que de leur fille (pour 33% des hommes et 39% des femmes, l’agresseur était le père biologique). De leur côté, Erickson et al. concluent que le choix des victimes en fonction du sexe n’est pas différent chez les pères que chez les beaux-pères. L’apparente contradiction entre ces deux études peut s’expliquer par les choix méthodologiques effectués. En effet, Erickson, Walbek et Seely ont rencontré les agresseurs (59 beaux-pères, 70 pères biologiques et 158 agresseurs extérieurs à la famille) plutôt que les victimes, dans le but de vérifier pourquoi l’inceste est plus fréquent dans les familles recomposées. Pourtant, l’étude de Phelan démontre que les perceptions des pères et des filles entourant l’établissement et le maintien de la relation incestueuse sont souvent diamétralement opposées. En outre, certaines recherches indiquent que l’âge auquel un enfant est susceptible de se faire agresser varie aussi selon le lien entretenu avec l’abuseur. En effet, dans son étude comparative sur les relations incestueuses entre 56 familles recomposées et 46 familles biparentales intactes. Phelan note que les pères biologiques commencent généralement à abuser de leurs filles lorsqu’elles ont atteint l’adolescence, alors que les beaux-pères ont plutôt tendance à débuter leurs abus dès la préadolescence. Afin d’expliquer ses résultats, Phelan avance que le beau-père abuserait d’un enfant plus jeune afin d’acquérir du pouvoir sur ce dernier, alors que le père biologique utiliserait la relation sexuelle dans le but de maintenir son contrôle sur sa fille qui grandit. Cependant, dans une étude qui portait sur le sens donné aux actes incestueux, cette même chercheure a découvert que neuf beaux-pères sur 26 affirmaient être motivés par un désir de contrôle et de pouvoir sur l’enfant victime, alors qu’aucun des quatorze pères biologiques n’a exprimé ce type de motivation (Phelan).

De son côté, la recherche de Gordon et Creighton affirme que c’est chez les pères biologiques que l’on observe le plus haut taux d’abus d’enfants âgés de 3 ans et moins (8% contre 5% chez les pères substituts et 2% chez les beaux-pères), bien que cette différence ne soit pas statistiquement significative. Par ailleurs, c’est chez les pères substituts que l’on observe le plus haut taux d’abus sexuel d’enfants prépubères (68% contre 44% des victimes des pères biologiques et 41% des beaux-pères). Enfin, 59% des victimes des beaux-pères ont entre treize et dix-sept ans contre 56% des victimes des pères biologiques et 32% des victimes des pères substituts. Cette observation a été confirmée dans une seconde étude (Gordon) portant sur un plus grand échantillon (4132 pères biologiques et 2241 beaux-pères). En soi, ces résultats ne sont pas surprenants. En effet, les chercheurs s’entendent généralement pour affirmer que les victimes d’abus intrafamiliaux sont plus jeunes que les victimes d’abus extrafamiliaux (Fisher et McDonald). Afin d’expliquer cette tendance, les auteurs soulignent que les enfants plus jeunes passent plus de temps à l’intérieur de leur famille et sont moins souvent en contact avec des étrangers que les enfants plus âgés (De Jong, Hervada et Emmett). Dans le même sens, les résultats exposés précédemment peuvent s’expliquer par le fait que, de façon générale, le beau-père entre plus tardivement dans la vie quotidienne de l’enfant.


* à suivre *

mardi 9 mars 2010

Abus Sexuel - 2e partie

La prévalence de l’abus sexuel au sein des familles recomposées

Les écrits cliniques portant sur l’abus sexuel d’enfants tendent généralement à affirmer que la présence d’un beau père augmente considérablement les risques d’abus sexuel au sein d’une famille. Les résultats des recherches empiriques appuient cette affirmation. En effet, les études sur la question concluent que le fait de grandir dans une famille recomposée constitue un facteur de risque important dans les cas d’abus sexuels. (Ferguson, Linskey et Horwood; Finkelhor; Finkelhor et al.; Finkelhor et Baron). Ainsi, le fait d’avoir un beau-père double les risques qu’un enfant soit abusé sexuellement (Finkelhor). De son côté, Russell observe que seulement 2,3% des filles qui grandissent avec leur père biologique sont victimisées comparativement à 17% des filles grandissant avec un beau-père. Dans le même sens, Gordon et Creighton font ressortir la surreprésentation des beaux-pères parmi les agresseurs sexuels. Effectivement, parmi tous les cas d’abus sexuels rapportés au Royaume-Uni, ces auteurs soulignent que 46% sont commis par un beau-père, alors que seulement 10% des enfants vivent en famille recomposée dans ce pays. Au Québec, l’étude de Tourigny et al. conclut que les victimes sont plus exposées au risque d’être abusées par un membre de leur famille nucléaire si elles vivent dans une famille recomposée ou si elles ne vivent avec aucun parent biologique. Pour leur part, Warren, Gary et Moorhead font ressorti que parmi les jeunes qui ont fugué de la maison pour cause d’abus sexuel, la plupart ont mentionné que l’agresseur était leur beau-père. Plus récemment, une étude menée en Finlande a démontré que les cas d’inceste impliquant un beau-père sont approximativement quinze fois plus fréquents que les cas d’inceste père-fille (Sariola et Utela). Finalement, dans une recension des écrits sur cette question, Giles-Sims remarque qu’un abus sexuel sur trois à un sur deux est commis par un membre de la famille et que, sur l’ensemble des cas d’abus sexuels, les familles recomposées demeurent surreprésentées. L’étude de McCloskey et Bailey figure parmi les rares recherches n’ayant pas pu démontrer que la présence d’un beau-père est associée à une surreprésentation de cas d’abus sexuels. En effet, cette recherche visait à comparer l’influence relative de plusieurs facteurs de risque potentiellement reliés à l’abus sexuel auprès de 179 familles victimes de la violence conjugale. Aucune différence significative n’a été notée entre les filles abusées sexuellement et le groupe contrôle en ce qui concerne la présence d’un beau-père à la maison.


* à suivre *

lundi 8 mars 2010

Abus Sexuel - 1e partie

ABUS SEXUEL VOUS DITES?

Voyons ce qu’en pensent Ève Pouliot et Marie-Christine Saint-Jacques

L’abus sexuel d’enfants constitue un problème social dont l’ampleur n’est que partiellement connue, mais pour lequel des séquelles importantes, à court et à long terme, ont été identifiées (Beitchman et al.). Ainsi, les meilleures estimations du taux d’incidence de l’abus sexuel sont de 2,4 sur 1000 aux Etats-Unis (Finkelhor) et varient entre 0.87 et 1,38 sur 1000 au Québec (Wright et al.). Toutefois, ces statistiques sous-évaluent les taux réels d’enfants abusés sexuellement puisqu’elles se fondent uniquement sur les cas connus des responsables de la protection de la jeunesse. En effet, une trentaine d’études ont démontré qu’au mieux, seulement 30% des cas d’agression sexuelle sont rapportés aux autorités (Finkelhor et Dziuba-Leatherman). Dans ce même ordre d’idées, une étude de Tourigny, Péladeau et Bouchard, qui portait sur les caractéristiques des agressions sexuelles de 287 jeunes Québécois, a révélé que seulement 18% des cas d’agression rapportés au centre d’intervention téléphonique Tel-Jeunes étaient connus d’un professionnel de la DPJ (suggérant qu’au moins un cas sur quatre n’est pas rapporté aux responsables de la protection de la jeunesse). Il importe également de souligner les écarts dans les taux d’incidence et de prévalence selon les études consultées, ces derniers variant de 2% à 62% selon la définition de l’abus sexuel utilisée, les méthodes de collecte de données, l’hésitation possible des répondants à dévoiler une situation abusive ainsi que la non-détection de cas réels (Bolen et Scannapieco).

Étant donné l’ampleur de la problématique de l’abus sexuel ainsi que l’importance et la persistance des séquelles qui en découlent, certains chercheurs ont tenté d’identifier les facteurs de risque et de protection qui y sont associés en vue de développer des interventions préventives auprès d’enfants jugés vulnérables. Ainsi, les données disponibles à ce jour permettent d’identifier des caractéristiques personnelles ainsi que des composantes de l’environnement familial qui semblent rendre les enfants plus susceptibles de vivre une situation d’abus sexuel et qui prédisent le soutien accordé par la mère suivant le dévoilement de celui-ci (Hébert et Tremblay). Parmi celles-ci, les caratéristiques suivantes sont fréquemment citées : naître de sexe féminin, être âgé entre six et douze ans, vivre avec un beau-père entre six et douze ans, vivre avec un beau-père, être séparé d’un parent naturel, bénéficier d’une supervision parentale inadéquate ou vivre dans une famille conflictuelle (Lightfoot et Evans; Volgeltanz et al.; Whetsell-Mitchell; Finklehor; Finkelhor et Baron). Pour sa part, Finkelhor observe que la présence d’un beau-père est la caractéristique familiale qui a été la plus démontrée comme facteur de risque important de l’abus sexuel. De plus, dans les cas où l’abuseur est le beau-père ou l’homme fréquenté par la mère, cette dernière offre généralement moins de soutien à son enfant que lorsqu’il s’agit du père biologique ou d’un membre de la famille élargie (Sirles et Franke).

Malgré l’apparent consensus existant dans la littérature clinique concernant la surreprésentation des situations d’abus sexuels au sein des familles recomposées, peu d’études empiriques ont porté spécifiquement sur cette question. Pourtant, l’augmentation du nombre de familles recomposées dans notre société exige que les recherches s’intéressent davantage aux facteurs de risque et de protection associés à l’abus sexuel au sein de celles-ci. Les familles recomposées constituent-elles vraiment un risque supplémentaire dans la trajectoire développementale de l’enfant en augmentant la probabilité que ce dernier soit abusé sexuellement? C’est à cette question que le présent article est consacré. Il brosse d’abord un tableau des connaissances empiriques issues des 25 dernières années sur la question de l’abus sexuel et la recomposition familiale tout en faisant état des principales limites méthodologiques de ces recherches. Par la suite, quelques résultats extraits d’une étude de plus large envergure (Saint-Jacques et al.) portant sur la spécificité des risques associés à la recomposition familiale dans un contexte de protection de la jeunesse seront présentés et discutés.


* à suivre *

dimanche 7 mars 2010

LA PERSONNALITÉ - 119e partie

Conclusion

Dans un contexte de désinstitutionnalisation, de privatisation, de soins à domicile développés en lien avec le communautaire, il est important d’explorer de nouvelles avenues concernant les soins palliatifs et de s’interroger sur l’écart entre le discours théorique et la pratique. Chaque unité de soins palliatifs est unique et marqué par des nuances et accents propres. La différence entre le réseau public et le milieu communautaire affiche de grands écarts aussi. L’importance de la communauté, que plusieurs cherchent à refaire, est signifiante. Notre entourage est bien souvent restreint, mais développer une communauté d’appartenance répond aux besoins de sens en fin de vie. Une communauté d’appartenance empreinte de valeurs, de spiritualité, peut être certainement aidant en fin de vie. Mais pour bien des gens vivant dans la solitude, la dernière communauté qu’elle cotoîera sera l’unité des soins palliatifs. L’aidant a un rôle crucial à jouer dans son aptitude à dégager du sens de la situation globale qu’il perçoit. Il est un des mieux placés pour évaluer les besoins globaux du mourant, défendre ses besoins et imaginer de nouvelles pistes inusités et créatives. Il faut sortir de l’autocomplaisance de certains en soins palliatifs et réaliser l’importance de répondre aux questions spontanées des mourants concernant la spiritualité. Pour certains, le complexe du sauveur ici émerge, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. La nécessité de resocialiser la mort et le mourir est un tâche que l’aidant est potentiellement apte à accomplir, puisque :

Ce néo-clec qui s’ignore et se sous-estime (…) cherche le sens à partir d’une
vie perçue par ses côtés les plus quotidiens (…), fonde son savoir sur une
pratique de confrontation à la réalité sociale, (…) participe à l’approche du
sacré sauvage en ce qu’il tend à décomposer, (…) à créer un sens à partir du
chaos et l’absurde pour passer du pôle négatif au pôle positif, (…) à relier les
hommes entre eux, (…) et tend à se réapproprier un certain pouvoir dans une zone
décentrée par rapport à l’avance de la modernité (Bodart, Senn, 1991 : 90- 96).


L’aidant a un rôle prépondérant à jouer face aux questions spirituelles typiques de notre société, voire de nos valeurs, dans le mouvement des soins palliatifs, ainsi que dans plusieurs autres milieux d’intervention. Même si ces demandes spirituelles spontanées ne sont pas fréquentes, cela ne signifie pas qu’elles pourraient l’être davantage si le mourant ressentait une présence soignante différente de celle qu’on lui assigne la majorité du temps. S’il existe un intervenant-accompagnateur capable d’éclairer la situation ambiguë des soins palliatifs par rapport à cette crise de sens existentielle, c’est bien l’aidant. Avec plus de connaissances sur la spiritualité et les religions, il aura le regard socialisant nécessaire pour passer d’un monde destiné à se refermer sur lui-même à celui ouvert sur l’humain, le social et l’imprévu….le propre de la vie, quoi!

samedi 6 mars 2010

LA PERSONNALITÉ - 118e partie

Accompagner le mourant et trouver du sens

D’aucuns ont fait des recherches sur le deuil et la guérison des personnes séropositives et de leurs proches (Boland, Murphy, Ennis, 1996 : 46-52). Elles en viennent à la conclusion qu’il est important de créer un lieu sûr et sacré pour écouter les récits des souffrances vécues, ainsi que de faire ressortir notre condition commune. Elles affirment que tout travail de guérison se fait à partir d’une base spirituelle et qu’il faut se fier à nos intuitions et à ce que l’on ressent, même si on ne les comprend pas toujours. Donc, oser être soi-même et laisser émerger l’inusité, de nouveaux sens. Alors que certains parlent d’approche imaginative pour l'aidant en soins palliatifs (Small, 2001 : 969), d’autres présentent une spiritualité des sens ou sensorielle – sensory spirituality (Chandler, 1999 : 64-71).

Approche holistique

Certains cliniciens chercheurs, surtout des infirmières, mais aussi quelques aidants et accompagnateurs spirituels (spiritual counselors), dénoncent l’écart qui reste à franchir en soins palliatifs pour être cohérent entre la théorie et la pratique. Est-ce le désir, peut-être inconscient, de resocialiser la mort et le mourir et éviter de le professionnaliser? Kendall (1999 : 474-476) affirme que le plus gros défi de l’approche holistique est de mettre la théorie en pratique et de reconnaître ce qu’on doit acquérir comme compétences nouvelles et aussi le défi de mettre nos préjugés de côté. Elle propose donc des outils pour les intervenants afin d’évaluer les besoins spirituels du mourant et même s’engager dans la prière, la méditation, la visualisation et l’imagerie. Cette initiative ressort du désir d’abord professionnel d’intervenir correctement dans l’approche holistique.

D’abord au niveau des intervenants, certains chercheurs affirment que :

Si les hospices veulent intégrer les évaluations des besoins spirituels non traditionnels ou confessionnels, alors ils doivent bâtir des programmes d’éducation et d’entraînement du personnel soignant de l’équipe multidisciplinaire afin que ceux-ci puissent offrir des soins spirituels, avec un sentiment de confort et la compétence nécessaire (Dudley, Smith et Millision, 1995, 1995 :37).

À un niveau plus communautaire cette fois, quelque chose de très critiquable a priori, mais peut-être aussi fort louable, est pratiqué à Brisbane, en Australie. Il s’agit du Karuna Hospice Service (McGrath, 1997 : 1-14), un centre communautaire qui offre des soins palliatifs à domicile, avec le même type d’équipe multidisciplinaire qu’ici, mais qui pose les assises d’une spiritualité bouddhiste au cœur de son intervention. Attention à ne pas mal interpréter! La chercheure rassure les lecteurs en mentionnant que les soignants n’ont pas à embrasser la religion bouddhiste, même si son fondateur l’est, mais tout simplement d’être motivés par ces valeurs et désirer combler cette dimension spirituelle ignorée en pratique. En incarnant ces valeurs au quotidien, les intervenants- accompagnateurs ne prêchent pas de réponses religieuses, mais apportent de leur paix intérieure, de leur compassion, de leur amour et de leur sens de la vie.


* à suivre *

vendredi 5 mars 2010

LA PERSONNALITÉ - 117e partie

Notion de temps en fin de vie

Le rythme effréné que l’on connaît, la course contre la montre, n’a pas sa place en soins palliatifs. Sauf lorsque le mourant en phase terminale, dans les dernières heures de sa vie, demande à voir un proche. Delvaulx affirme que « le rapport au temps se vit dans l’instant présent » (1997 :23). En fin de vie, on va droit au cœur, droit au but des choses et le superficiel s’estompe. Selon Lamau, « le rapport au passé, au présent et au futur est intensifié, de sorte que le passé renvoie à une relecture de vie à se réapproprier, le présent reformule une hiérarchie des valeurs, alors que l’ici et maintenant devient central, et le futur fait ressurgir l’angoisse de l’inconvenable » (Lamau, 1994 : 422). Chaque minute compte pour le patient et les proches et il importe, pour le soignant en présence, de reconnaître les signes lorsque le malade interpelle quelqu’un à devenir témoin de sa démarche. L’intensité du moment présent signifie donc son importance en terme de qualité. Qualité de l’écoute, de la présence du soignant, de l’importance de répondre aux besoins du mourant lorsque ceux-ci émergent, car « les soignés choisissent leur confident et une occasion d’apaiser la souffrance spirituelle peut ne jamais se représenter » (Babler, 1997 : 16). Le rôle principal qu’on assigne à l’aidant ressort du domaine social. Mais la marge entre le domaine social et le domaine spirituel est mince.

Quand il y a des préoccupations spirituelles spontanées, le soignant va faire un
bout de chemin et si le malade le désire, on va référer à l’aumônier. Sur le
coup on y répond, on en parle. Donc, les rôles sont interchangés, car si on joue
à la chasse gardée, le malade va en souffrir. Une intervention banale comme
accrocher un tableau significatif peut susciter la remontée de valeurs, et
amener le malade à faire confiance à la vie, en lui, en sa famille, en l’équipe,
car on ne sait jamais par quel biais la spiritualité va venir.



* à suivre *

jeudi 4 mars 2010

LA PERSONNALITÉ - 116e partie

Les besoins spirituels du mourant

Il y a donc souvent un malaise entourant les besoins spirituels des mourants de la part des soignants, incluant l’aidant. La théorie holistique, qui comprend les besoins spirituels, est endossée de tous, mais, dans la pratique, on sent un malaise à ce sujet – serait-ce représentatif de notre société qui a perdu ses repères et son identité spirituelle? Néron (1995 : 45) cite Croless (1990) à propos de cette « implication régulière des accompagnateurs avec les mourants et leurs proches (qui) peut éveiller les préoccupations spirituelles de l’accompagnateur ». Le malaise premier est qu’on est habitué à fonctionner sur le mode du faire et à rechercher des solutions. Devoir s’arrêter, écouter la souffrance de l’autre l’accueillir, voilà de quoi ouvrir un espace de sens que l’on ouvre rarement par rapport à soi-même – ce qui est très intense dans le moment et difficile à supporter. Plusieurs affirment de façon claire que la spiritualité en fin de vie est du domaine du privé (Schaerer, dans montheil, 1997 : 3130316). Cela dépend des milieux et des tendances culturelles et professionnelles. Mais cet écart est-il juste pour les mourants?

Certains aidants en soins palliatifs expriment le besoin de se positionner dans leur spiritualité afin d’être plus juste et vrai face au malade. Ils affirment que le malade reconnaît les valeurs du soignant. Le malade qui sent le besoin de parler de sa spiritualité va attendre d’être en présence d’une personne en qui il a confiance. Et la base de cette confiance est l’attitude, le comportement et, surtout, ce qu’ils traduisent de façon plus subtile. Or, les valeurs sont ce qui nous identifient ou non à une autre personne, ce qui fait que ça « clique » ou non. Si l’on accepte de se laisser atteindre par l’autre, qu’est-ce que cela exige au niveau du dialogue sur la spiritualité? Certains suggèrent une certaine appropriation des contenus spirituels et religieux, d’autres parlent de distanciation face à ce sujet, d’abstraction de leur spiritualité lorsqu’ils accompagnent le malade. Il est logique de faire attention aux transferts, aux projections, aux préjugés, mais qu’est-ce qu’un accompagnement, privilégié de surcroît, nécessite? Il nécessite l’échange, le partage. Or, savoir se positionner ne veut pas dire savoir « vendre sa salade », mais tout simplement savoir où personnellement on se situe, afin que l’autre puisse se situer en relisant sa vie, ses valeurs, les éléments signicatifs, etc. Le mourant se situe toujours en rapport à quelque chose d’autre, à quelqu’un d’autre. Est-ce nécessaire de pouvoir remettre en question nos propres valeurs, notre spiritualité, notre propre quête de sens face au mourant questionnant et cheminant?

Le sens de la vie et de la mort devrait pouvoir être accompagné à tout le moins par les soignants qui se trouvent au bon moment (ou au mauvais moment, c’est selon…) lorsque le questionnement spirituel est soulevé. Écouter et guider n’est pas donner des réponses. C’est aider la personne à trouver ses réponses. Les réponses sont personnelles et ont du sens pour soi. Ce que certains expriment « faire un bout de chemin » est, selon moi, la bonne voie à suivre, autant que possible.

Plusieurs chercheurs et cliniciens, incluant les aidants, expriment la nécessité de non seulement se positionner mais aussi de s’informer sur le religieux, comme étant une formation additionnelle que le milieu sous-entend. Ceci s’exprime par l’acquis de connaissances religieuses institutionnelles (rituels, valeurs, normes) afin de faciliter leur communication avec les patients et d’éliminer autant que possible les préjugés. Il faut comprendre la perspective de la mort, de la souffrance, des différents aspects de la vie et de celle après la mort pour ces religions (Mondragón, 1997), Ceci afin de faciliter l’accompagnement et d’éviter la fuite lorsque les questions spontanées nous dépassent.

* à suivre *

mercredi 3 mars 2010

LA PERSONNALITÉ - 115e partie

Limites et responsabilités

L’approche holistique implique que chaque soignant développe un niveau consistent de maturité spirituelle (Kendall, 1999 : 473). Dans un univers médical où les cadres sont habituellement bien définis, chacun doit se camper dans son rôle. Les responsabilités sont d’apporter d’abord de son bagage personnel et professionnel au mourant et aux proches, mais aussi d’accueillir les demandes spontanées qui peuvent déborder le cadre des soins d’ordre davantage psychosociaux ou relevant du mandat de l’aidant. À ce sujet, les questions d’ordre spirituel devraient être à son agenda, selon certains aidants du milieu, alors que d’autres affirment que cela dépend du degré d’aisance de l’intervenant dans le domaine spirituel et de la nécessité d’aller chercher la personne compétente.

Valeurs et sens

Bref, ce sont des valeurs qui placent la personne humaine, peu importe qui elle est, au centre du dialogue et des préoccupations. Salamagne (dans Gomas, 1993 : 24-31) souligne que la mort apparaît souvent, même pour les soignants, comme un non-sens qui surgit face aux valeurs de la société. Les valeurs de professionnalisation, des spécialisations, de compétence, de maîtrise, de technicisation, entrent en contradiction avec les soins palliatifs où la mort n’est jamais maîtrisée ni apprivoisée. Il est dangereux de donner un sens préfabriqué à ce non-sens. La société, explique-t-elle, ne prédispose pas les individus à reconnaître la mort. Ici, le mourant n’occupe plus aucune fonction, sinon que de demeurer un être vulnérable, fragile, souffrant, laid, qui nous rappelle l’issue fatale de la vie et le sens que l’on peut trouver dans la nôtre. Les valeurs de beauté, de richesse, de réussite, de plaisir et de consommation s’estompent. Lloyd ajoute que la tendance des aidants à définir leur rôle en soins palliatifs par rapport aux valeurs sociétales et organisationnelles les amènent à vivre un conflit fondamental de valeurs (Lloyd, 1997 : 189). Pour le mourant, la fin de sa vie est l’occasion où surgit une crise existentielle de sens. L’absence de sens peut engendrer une souffrance spirituelle que même l’aidant côtoiera :


(…) si la fin de la vie fait naître le désir de parvenir à ce que l’on considère
comme vrai et précieux, ce désir peut faire naître le sentiment d’être incapable
ou indigne d’y accéder. Cette situation peut susciter des sentiments d’amertume,
de colère et d’absence totale de sens, engendrant ce qu’elle appelle une
souffrance spirituelle. (Saunders, 1988, dans Lamau, 1994 : 417).


L’aidant, dans son accompagnement psychosocial, peut amener le mourant à retrouver des valeurs actualisées et à donner un sens à sa vie restante et à sa mort. Cela peut passer par le lien avec la famille, mais aussi en amenant le mourant à identifier dans son bilan de vie les décisions et orientations fondamentales qui ont guidé sa vie et au besoin les ratifier.


* à suivre *

mardi 2 mars 2010

LA PERSONNALITÉ - 114e partie

Spiritualité et contenu religieux pour une meilleure compréhension


Les auteurs s’entendent généralement pour dire que la spiritualité est plus vaste que la religion, qu’elle est personnelle et même floue. Tout de même, plusieurs d’entre eux fournissent de façon plus ou moins exhaustive des soins spirituels à prodiguer, par les soignants en général, incluant l’aidant, et non seulement par les membres du clergé ou du culte religieux. Mais d’abord il faut distinguer religion et spiritualité. La religion, qu’elle soit ancestrale, traditionnelle, millénaire ou nouvelle (caractérisée par les mouvements dits sectaires) est un système de croyances sur l’humain et les aspects de la vie, de la mort et de l’après-mort. Ce système est reconnu par un groupe de personnes et appuyé par des textes et autres sources fondateurs comme étant sacrés et révélés par Dieu, à travers les hommes. La religion est ainsi un cadre défini, avec ses références au temps à l’espace, avec ses lieux de culte ou d’expression (objets de vénération, etc.) et fournit des réponses porteuses de sens et de valeurs. La religion porte des concepts tels que l’âme humaine et la foi en Dieu, en un univers sur-naturel, au-delà du monde physique que l’on connaît. Ses repères sont des signes pour les humains qui ouvrent sur des univers symboliques. Finalement, la religion propose une spiritualité, une vie pour l’âme, le corps et l’esprit de l’humain, qui correspond à son système.

La spiritualité est d’ordre moral et est reliée aux valeurs de chaque personne. Alors qu’elle touche l’âme, elle est immatérielle et incorporelle. Attention de ne pas identifier la spiritualité avec la pratique d’une religion. La spiritualité peut contenir ou non des références religieuses (Dudley, Smith, Millision, 1995 :31). Il ne faut pas la confondre avec le domaine psychosocial seul. Elle est de l’ordre du quotidien, de la vie et, en soi, peut être positive comme négative. C’est aussi ce qui nourrit l’esprit. Une spiritualité religieuse est la synthèse personnelle pour chaque individu de ses références religieuses, de ses perceptions à cet égard, de sa vision de la vie et est donc unique. C’est ce que la désinstitutionnalisation de la religion permet aux individus de faire aujourd’hui. La spiritualité est mouvante, évolutive, s’inscrit dans le jeu relationnel et les échanges symboliques. La spiritualité est plutôt référence à un état qu’à une appartenance (De Montigny, De Hennezel, 1990 : 114). Ce qui, par exemple, peut brouiller les cartes pour l’aidant, c’est une spiritualité avec des références religieuses mais non traditionnelles ou institutionnelles. C’est aussi ce qu’on appelle la religion à la carte. À ce moment-là, un prêtre n’est probablement pas la meilleure ressource pour cette personne. La spiritualité transcende les dogmes, idéologies, rituels et institutions (Sermabeikian, 1994 : 180) et inclut les émotions.

Dudleu, Smith Millison (1995 :30-37) constatent, lors d’une enquête menée aux Etats-Unis sur les soins spirituels donnés dans les hospices, que le concept de spiritualité en dehors d’une religion organisée est flou, difficile à cerner, et que c’est d’abord la religion qui a été observée dans les types de soins aux mourants en termes d’interventions. Ils observent que les besoins spirituels non identifiés à une religion définie ne sont pas encadrés.

L’ACSP (2001 : 21-23-24) définit les besoins spirituels des mourants et de leurs proches comme étant de l’ordre des questions, du deuil et de la préparation à la mort. Les normes qui y son édictées concernent la façon dont les unités de soins palliatifs canadiens devraient, entre autres, encadrer les soins spirituels. On y nomme ce qui est significatif et valorisé par ceux-ci (patient et proches) comme devant être reconnu et respecté, les efforts nécessaires pour faciliter le plus d’expérience de cet ordre, les questions spirituelles et existentielles devant être prises en compte, les démarches pour proposer des ressources spirituelles et/ou religieuses (de préférences celles que connaissent le patient et ses proches) et, quand c’est possible, intégrer dans l’équipe interdisciplinaire des conseillers spirituels.

Il faut cependant faire attention dans notre recherche multidisciplinaire de ne pas tourner les soins spirituels en termes de compétences seulement. Singh (1999 : 616-618) décrit ces compétences comme des attitudes à développer.



* à suivre *

lundi 1 mars 2010

LA PERSONNALITÉ - 113e partie

Le conseiller significatif

En soins palliatifs, les soignants respectent le fait que l’un d’entre eux soit choisi par un mourant pour devenir la personne significative. Ce choix de l’accompagnateur significatif se fait en douce, par le non verbal bien souvent. Les soignants vont s’en rendre compte alors qu’un mourant parle plus à l’un d’entre eux, s’ouvre plus, confie davantage une partie de sa vie privée et de son intimité. C’est avec cette personne qu’il va se confier davantage sur ses émotions et souvent aussi sur ses questionnements ou états d’âme spirituels. Longaker (1998 : 185) affirme à partir de son expérience que si la personne veut prier Dieu et qu’elle ne connaît pas de prière ou de rituel traditionnel, la personne accompagnante choisie par le mourant peut suggérer une prière spontanée, personnalisée pour le mourant. Toutefois, les aidants ne sont pas tenus par des normes explicites de leur pratique en ce qui a trait à ce « bout de chemin à faire », ces préoccupations spirituelles spontanées de la part du patient. Toutefois, l’équipe multidisciplinaire en place peut adopter un protocole indiquant aux différents intervenants, incluant l’aidant, comment « gérer » ces questionnements spontanés sans référer immédiatement à la personne désignée, bien souvent à l’aumônier ou à l’accompagnateur spirituel (spiritual counselor). Il est important pour le mourrant que l’accompagnateur significatif puisse l’accueillir dans ces moments spontanés qui peuvent déborder son mandat immédiat


* à suivre *

dimanche 28 février 2010

LA PERSONNALITÉ - 112e partie

L’accompagnement du mourant

L’aidant a un rôle de défenseur des droits et besoins du mourant et de ses proches. Il se fait témoins du mourant et revendique ce dont il a besoin, parfois à contre-courant du mouvement administratif du milieu, particulièrement dans certains hôpitaux d’ici et certains hospices américains.
À l’intérieur de ces derniers, son rôle est placé à l’avant-scène en tant qu’intervenant crucial vis-à-vis les améliorations à apporter au nom du bien-être maximal du mourant. Il aide, entre autres, les proches du mourant et celui-ci à se préoccuper des questions ou préoccupations spirituelles, mais il aide aussi les soignants à comprendre les peurs, espoirs et désirs du mourant et à gérer leurs sentiments vis-à-vis les expériences de mort qu’ils côtoient (Bern-Klug, Gessert, Forbes, 2001 : 45).

* à suivre *

samedi 27 février 2010

LA PERSONNALITÉ - 111e partie

L’approche systémique auprès du mourant

L’aidant est spécialisé dans l’approche systémique, très valorisée en soins pallatifs, où les intervenants travaillent avec le mourant sur tous les plans (physique, psychologique, émotionnel et spirituel), en considérant son environnement et ses systèmes. En effet, il est le spécialiste du système global du patient, de ses interactions avec son environnement, avec sa famille, avec ses proches, etc. Dans ses valeurs fondamentales professionnelles, ce dernier valorise l’empowerment de son client. Cela revient dire de redonner du pouvoir au malade sur sa maladie et les aspects qu’il contrôle encore. Bien souvent, cela se réduit à ce qu’il eut dire à ce qu’il exprime quant au sens ultime de sa vie. Pour certains, le malade qui découvre sa spiritualité reprend du pouvoir sur sa vie et ce rôle d’empowerment revient en partie à l’aidant (Aguilar, 1997 : 83-84). Lloyd dit à ce sujet que l’aidant, dans son rôle et ses compétences, devrait passer de la tradition psychosociale aux concepts d’empowerment, d’abord sur sa propre spiritualité, sur les contenus existentiel et religieux qui lui font sens et qui sont à se réapproprier pour mieux se situer à l’égard du mourant et de ses proches. L’évaluation psychosociale des malades, faite par l’aidant, doit inclure des questions qui identifient les dimensions spirituelles de la personne avec ses forces et ses mécanismes d’adaptation (Aguilar, 1997 : 84). Aguilar ajoute que la théorie transpersonnelle utilisée par les aidants comme approche dans la pratique en santé inclut la spiritualité (1997 : 84).


* à suivre *

vendredi 26 février 2010

LA PERSONNALITÉ - 110e partie

L'Accompagnement du mourant

Le rôle de l’aidant en soins palliatifs est : d’écoute, de soutien, d’information, de support aux soignants, d’outils psychosociaux d’intervention, comme la communication à offrir à la famille, l’accompagnement, faire dénouer les situations, éclairer les soignants sur la situation des malades, apporter une vision familiale et sociale des proches, avec une image globale du patient, jouer un rôle d’enseignement, même à l’extérieur, préparer à la mort, suivre le deuil, être médiateur, (défendre les besoins du patient), être agent d’adaptation, référer les patients à la bonne personne (compétente), démystifier le mourant et sa personne. On perçoit deux mouvements présents, à savoir le côté passif et le côté actif. Celui qui accompagne, davantage dans « l’être-là », l’ici et maintenant, et celui qui intervient au besoin. Aux États-Unis, le rôle de l’aidant en soins palliatifs est davantage actif (Richman, dans Encyclopedia of Social Work, 1995 : 1358-1362 et Bern-Klug, Gessert, Forbes, 2001 :44-45), ce qui peut compromettre l’accompagnement plus passif, dans « l’être-là » dans sa simplicité, malgré tout fort utile.

Certaines études (Dunbar et al., 1998 : 144-154) menées auprès de femmes atteintes du SIDA et accompagnées par des aidants soulignent que ceux-ci, dans ce cas, sont aptes, entre autres, à anticiper, reconnaître et encourager la croissance, assister les patients avec les questions sur la mort et le mourir, identifier et faciliter l’affirmation de la vie, reconnaître l’importance du bien-être spirituel et de trouver un sens. L’aidant devrait examiner constamment ses préjugés, même envers la spiritualité. Les milieux de soins palliatifs qui évoluent le mieux, de façon assez harmonieuse, sont ceux qui optent pour une vision commune des soins et qui ont des valeurs similaires dans l’action. Il est crucial alors que l’administration ne doute pas du rôle multiple de l’aidant. Ce qui peut être fort différent dans un milieu où l’on attend que l’aidant soit productif, qu’il intervienne dans le mode du faire.


* à suivre *

jeudi 25 février 2010

LA PERSONNALITÉ - 109e partie

Accompagner le mourant

L’approche holistique fait donc naître de l’ambiguïté autour des rôles des soignants, une certaine zone grise, que certains par contre voient comme une force. Cette zone grise part du fait que le patient est le guide de sa mort et que ses besoins, parfois spontanés, seront soulagés par quelqu’un d’autre que par le « spécialiste » désigné. Cette zone grise représente une délimitation parfois floue des rôles des différents intervenants en soins palliatifs. C’est cette ambiguïté qui permet la resocialisation du mourir, en permettant que les rôles soient interchangés, en faisant éclater les discours exclusifs de la science et des professionnels, afin que le sens du mourir soit réapproprié par les gens accompagnant le mourant, voire même, par extension, la société d’aujourd’hui (Renaud, 2002). La spiritualité même du malade est pleine d’ambiguïté et le cheminement qui peut éclairer émerge de lui-même, lorsqu’il se tourne vers la personne de confiance de son choix. Un autre exemple de cette ambiguïté est l’accompagnement psychosocial, qui peut être fait par l’infirmière, mais aussi par le psychologue ou le travailleur social. L’ambiguïté se dénote aussi dans la différence entre spiritualité et religion observée auprès des mourants (Dudley, Smith et Millison, 1995 :32).


* à suivre *

mercredi 24 février 2010

LA PERSONNALITÉ - 108e partie

Accompagner le mourant

Céline Vanasse (1996 : 129) décrit l’accompagnement de la manière suivante : « Accompagner, c’est être là pour ouvrir un espace dans lequel il (le mourant) puisse faire ce dont il a besoin (…) il s’agit du drame de quelqu’un d’autre, et que vous n’êtes pas là pour le sauver ». Il s’agit de communiquer, de réconforter, de respecter l’autre dans son corps, ses convictions, son mystère, sa solitude, et d’être compétent. L’auteure cite J. Pillot à ce propos : « Accompagner quelqu’un (…) c’est savoir que l’on peut quelque chose dans la pire des souffrances, par la présence, les soins, la compétence, l’écoute, mais c’est aussi accepter la part d’inachevé, d’imperfection, d’insatisfaction de nos attentes (…) sans le vivre comme un échec personnel. »

(Lamau, 1994 : 85). Ce qui étonne, c’est qu’en théorie tous les intervenants sont appelés à faire de l’accompagnement dans l’intervention. Mais en contexte de soins palliatifs, l’intervention est au service de l’accompagnement, car c’est le mourant qui est notre guide, qui est expert de sa propre mort. Dans bon nombre de milieux toutefois, l’intervention techno-scientifique est prépondérante, ce qui évince considérablement l’aspect d’accompagnement.

Néron (1995 :9) situe l’accompagnement en soins palliatifs comme étant « l’art d’agir en témoin qui entend la solitude de l’autre (…) et la voix de cette douleur spirituelle ». Il ajoute que « l’accompagnement se distingue de la psychothérapie. Il (…) ne vise pas de manière absolue le changement ou la résolution de ce qui fait souffrir. » (Néron, 1995 :14). Pour Kemp (1997), l’accompagnement psychosocial porte sur le patient, la famille, la dimension spirituelle, les religions, la dimension socioculturelle, le deuil, les questions éthiques et le stress des soignants. Il affirme même que l’accompagnement spirituel est la base des soins palliatifs (Kemp, 1997 :47). L’auteur tente donc de faire ressortir l’importance de la dimension spirituelle dans l’intervention psychosociale. Les besoins spirituels du mourant se distinguent donc des besoins psychologiques et sociaux, comme je l’expliciterai plus loin. L’accompagnement requiert que la confiance soit au coeur de la relation soignant-soigné (ou soulagé) : « Le patient doit être sûr que le soignant lui dit toujours la vérité et est compétent. Avoir confiance et être honnête envers soi-même et envers le patient sont au centre du processus d’engagement » (Kemp, 1997 : 153).


* à suivre *

mardi 23 février 2010

LA PERSONNALITÉ - 107e partie

Approche holistique dans le contexte des soins palliatifs.

Toutes les associations, groupes et équipes de soins palliatifs recensés, ici et à l’étranger, définissent à peu près de la même façon l’approche holistique de ces soins. Il est étonnant de constater à quel point l’approche holistique, au départ anglo-saxonne, a évolué à travers le monde occidental. Que l’on aborde la littérature québécoise, canadienne, américaine ou européenne, plusieurs similarités se profilent. Malgré certains points divergents ou accents différents, on dénote des efforts de recherche, d’amélioration et de normalisation des pratiques. Qu’on pense, entre autres, à l’Association québécoise des soins palliatifs (AQSP) où à l’Association canadienne des soins palliatifs (ACSP), aux manuels très complets sur le sujet, l’approche globale ou holistique des soins y est présentée comme étant le soulagement des besoins physiques, psychologiques, sociaux et spirituels des mourants (Aguilar, 1997; ACSP. 2001; AQSP, 2002; Chandler, 1999; Foucault, 1995; Gomas, 1993; Kemp, 1997; Kendall, 1999; Lamau, 1994; Saunders, 2001; SAunders et Baines, 1989; Small, 2001; Smith, 2000). La souffrance à tous les niveaux doit être entendue et apaisée, à l’aide de thérapies, de moyens d’intervention, de médicaments, etc. Le concept de soins globaux pour une douleur globale (« total care for total pain ») fut l’objectif visé par la création du St. Christopher’s Hospice en 1967 par Cicely Saunders en Angleterre (Saunders, 2001). Toutefois, certains hôpitaux et hospices, en Angleterre et aux Etats-Unis, avaient commencé à réfléchir à cette dimension de douleur globale dans les années 1940, 1950 et 1960 (Saunders, 2001; Small, 2001). L’expérience clinique d’Elizabeth Kübler-Ross, suissesse ayant œuvré aux Etats-Unis des années 1960 à 1990, a aussi grandement influencé le mouvemnet des soins palliatifs (Small, 2001 et consulter les nombreux ouvrages de Kübler-Ross sur le sujet).


* à suivre *

lundi 22 février 2010

LA PERSONNALITÉ - 106e partie

Accompagnement des mourants

D'aucuns parlent de la spiritualité dans l'accompagnement du mourant et c'est le cas d'Éric Savoie.

La question de la spiritualité peut paraître pour certains inappropriée, ce qui serait justement le revers symptomatique d’une société qui a évacué le sens de la mort, du mourir, et qui véhicule une vision personnalisée et souvent même fantastique de la mort, qui n’est pas près de la réalité. La culture « hollywoodienne » peut biaiser la perception de la réalité sur la mort et les valeurs qui sont produites et qui éloignent de cette réalité. Lorsqu’on questionne des personnes ayant vécu dans des sociétés autres que la nôtre, comme dans les pays d’Amérique du Sud ou d’Afrique, on constate que le rapport à la mort d’une société est culturel et reflète les valeurs en présence. Qu’est-ce que signifie la mort aujourd’hui au Québec? Comment est-elle représentée? Comment la vivons-nous?

Au Québec, la mort survient la plupart du temps à l’hôpital. Les unités de soins palliatifs, que ce soit dans les hôpitaux ou dans les maisons d’hébergement, reçoivent les personnes atteintes de maladies dégénératives et irréversibles. Or, je crois qu’il est important de réfléchir à la situation actuelle de l’approche holistique en soins palliatifs en regard des besoins spirituels du mourant.

* à suivre *

samedi 20 février 2010

LA PERSONNALITÉ - 105e partie

Certaines personnes seraient génétiquement programmées pour vieillir plus vite.

Découverte de variants génétiques

Des chercheurs ont identifié des variants génétiques associés au vieillissement biologique de l’homme, une découverte qui pourrait avoir des implications dans la compréhension des maladies liées à l’âge.

« Ce que suggère cette étude, c’est que certaines personnes sont génétiquement programmées pour vieillir plus vite », a indiqué un des chercheurs du King’s College de Londres, Tim Spector.

Les chercheurs font la distinction entre deux types de vieillissement, le premier « chronologique », lié à l’âge d’un individu, et le second « biologique », lié au vieillissement de ses cellules. L’horloge qui contrôle le vieillissement des cellules est le raccourcissement des télomères, des structures d’ADN situées à l’extrémité de chromosomes.

« Les individus naissent avec des télomères d’une certaine longueur, et dans de nombreuses cellules, les télomères raccourcissent lorsque les cellules se divisent et vieillissent », a expliqué le professeur de cardiologie Nilesh Samani. « La longueur des télomères est de ce fait considérée comme un marqueur de l’âge biologique ».

« Ils ont trouvé que les individus porteurs d’une variation génétique particulière ont des télomères plus courts, c’est-à-dire qu’ils apparaissent biologiquement plus vieux », a indiqué M. Samani.

« D’un autre côté, des personnes présentant une susceptibilité génétique peuvent vieillir encore plus vite si elles sont exposées à un mauvais environnement pour les télomères, comme le tabagisme, l’obésité ou la sédentarité », a déclaré M. Spector.

Découverte de variants génétiques

Des chercheurs ont identifié des variants génétiques associés au vieillissement biologique de l’homme, une découverte qui pourrait avoir des implications dans la compréhension des maladies liées à l’âge.

« Ce que suggère cette étude, c’est que certaines personnes sont génétiquement programmées pour vieillir plus vite », a indiqué un des chercheurs du King’s College de Londres, Tim Spector.

Les chercheurs font la distinction entre deux types de vieillissement, le premier « chronologique », lié à l’âge d’un individu, et le second « biologique », lié au vieillissement de ses cellules. L’horloge qui contrôle le vieillissement des cellules est le raccourcissement des télomères, des structures d’ADN situées à l’extrémité de chromosomes.

« Les individus naissent avec des télomères d’une certaine longueur, et dans de nombreuses cellules, les télomères raccourcissent lorsque les cellules se divisent et vieillissent », a expliqué le professeur de cardiologie Nilesh Samani. « La longueur des télomères est de ce fait considérée comme un marqueur de l’âge biologique ».

« Ils ont trouvé que les individus porteurs d’une variation génétique particulière ont des télomères plus courts, c’est-à-dire qu’ils apparaissent biologiquement plus vieux », a indiqué M. Samani.

« D’un autre côté, des personnes présentant une susceptibilité génétique peuvent vieillir encore plus vite si elles sont exposées à un mauvais environnement pour les télomères, comme le tabagisme, l’obésité ou la sédentarité », a déclaré M. Spector.

Certaines personnes seraient génétiquement programmées pour vieillir plus vite.

Découverte de variants génétiques

Des chercheurs ont identifié des variants génétiques associés au vieillissement biologique de l’homme, une découverte qui pourrait avoir des implications dans la compréhension des maladies liées à l’âge.

« Ce que suggère cette étude, c’est que certaines personnes sont génétiquement programmées pour vieillir plus vite », a indiqué un des chercheurs du King’s College de Londres, Tim Spector.

Les chercheurs font la distinction entre deux types de vieillissement, le premier « chronologique », lié à l’âge d’un individu, et le second « biologique », lié au vieillissement de ses cellules. L’horloge qui contrôle le vieillissement des cellules est le raccourcissement des télomères, des structures d’ADN situées à l’extrémité de chromosomes.

« Les individus naissent avec des télomères d’une certaine longueur, et dans de nombreuses cellules, les télomères raccourcissent lorsque les cellules se divisent et vieillissent », a expliqué le professeur de cardiologie Nilesh Samani. « La longueur des télomères est de ce fait considérée comme un marqueur de l’âge biologique ».

« Ils ont trouvé que les individus porteurs d’une variation génétique particulière ont des télomères plus courts, c’est-à-dire qu’ils apparaissent biologiquement plus vieux », a indiqué M. Samani.

« D’un autre côté, des personnes présentant une susceptibilité génétique peuvent vieillir encore plus vite si elles sont exposées à un mauvais environnement pour les télomères, comme le tabagisme, l’obésité ou la sédentarité », a déclaré M. Spector.

* à suivre *

vendredi 19 février 2010

LA PERSONNALITÉ - 104e partie

Redéfinir son appartenance sociale

Considérons maintenant le deuxième grand défi à relever au troisième âge, la seconde tâche développementale propre à cette étape du cycle de vie : maintenir un système d’appartenance sociale toujours aussi fort malgré les obstacles qui s’y opposent.

La retraite dont il est ici question concerne toutes les personnes vieillissantes, et pas seulement celles qui sont sur le marché du travail : prise dans son sens général, elle désigne l’obligation d’abandonner graduellement ses activités dans la société à cause du vieillissement. Chacun vit sa retraite particulière et surtout avec sa mentalité bien à lui. Il y a autant de styles de retraite qu’il y a de retraités. Mais quand on y regarde de près, on se rend compte qu’on peut ramener tous les retraités à deux grandes catégories : il y a ceux qui, en prenant leur retraite, sont descendus du train, et il y a ceux qui ont simplement changé de siège à l’intérieur du train. En d’autres termes, il y a la retraite de type retrait social et il y a la retraite de type adaptation de la participation sociale.

La retraite de type retrait social peut être néfaste, du fait qu’elle risque fort de compromettre notre appartenance sociale. En effet, lorsqu’elle est prise dans une mentalité de retrait social, la retraite affecte bien plus que notre relation au marché du travail. La diminution du sentiment d’appartenance qui en résulte est ressentie comme un retrait du courant de la vie de notre groupe d’appartenance. Plus profondément que sa dimension sociale, l’enjeu de la retraite recèle en réalité une dimension existentielle. Au-delà d’une redéfinition des rapports de l’individu avec la société, la retraite nécessite une redéfinition de ses rapports avec le courant même de la vie.

On voit immédiatement l’importance d’accomplir la seconde tâche développementale du troisième âge pour apprivoiser la vieillesse et bien vieillir. La perte de l’appartenance sociale débouche en effet sur les deux aspects les plus pénibles du vécu des personnes âgées : l’ennui et la solitude. Le mot d’ordre ne devrait-il pas être : « si vous voulez bien vivre votre retraite, ne vous retirez jamais ! »

Mais comment faire? La solution n’est pas de continuer à être actifs dans la société, mais de continuer à s’intéresser à la vie de la société.

Il faut, bien sûr, encourager les activités des personnes âgées. Mais ces activités tirent leur valeur de stimulation non pas du fait qu’elles sont des activités, mais du fait qu’elles ont du sens pour la personne qui les accomplit. Ce sens peut prendre toutes sortes de physionomies d’un individu à l’autre, mais il correspond toujours à un même dénominateur commun : c’est une forme de communion au courant de la vie. La plupart des gens du troisième âge se plaisent à décrire leurs nombreuses activités comme s’il suffisait d’être actif pour réussir cette étape du cycle de la vie… et par conséquent pour apprivoiser la vieillesse. Pour éviter de se faire illusion, il leur suffirait de se poser une très simple question : « est-ce que je suis actif pour tuer le temps, ou pour le remplir? » Il pourrait même arriver que le vieillissement de l’organisme ou la maladie rende impossible toute forme d’activité. Mais il serait encore possible de conserver son sentiment d’appartenance sociale parce qu’il serait encore possible de s’intéresser à la vie de la société.

D’après son étymologie latine, s’intéresser (inter-esse) signifie « être dans ». Dire qu’on s’intéresse à une personne, à une chose ou à un événement, c’est faire référence à une certaine qualité de présence par laquelle on supprime toute distanciation pour considérer de l’intérieur l’objet de l’attention. Aussi faut-il considérer que le secret de l’appartenance sociale réside dans l’aptitude à s’intéresser au courant de la vie de son groupe d’appartenance. L’appartenance sociale reste possible malgré le vieillissement, puisqu’elle réfère non pas à une somme d’activités mais à une certaine qualité de présence.

C’est ainsi qu’il faut au troisième âge apprivoiser la vieillesse : en modifiant son système de valeurs et en redéfinissant son appartenance sociale, chacun peut à travers les écueils du vieillissement trouver le chemin qui va lui apprendre à vivre à fond l’expérience d’avoir cet âge. Mais pour cela, il faut y croire. Il faut croire en la vieillesse. La vieillesse n’est pas différente des âges précédents de la vie : elle ne livre ses richesses qu’à celui qui sait les conquérir de haute lutte, avec courage et persévérance. Mais à ce sujet, combien de vieillards nous répondent tristement : « je voudrais bien aller chercher les richesses que la vie a déposées pour moi dans l’étape de ma vieillesse… mais voilà, c’est cela mon problème, elle n’y a rien déposé ».

Pour aider les personnes âgées à bien vieillir, il faut d’abord les aider à croire en la vieillesse. Comment? En y croyant soi-même. Impossible pour une personne âgée de bien vieillir si elle n’attend rien de la vieillesse; mais comment pourrait-elle être convaincue que cet âge lui offre encore des promesses de vie si elle est seule à l’espérer, que personne autour d’elle n’y croit? Quel que soit notre âge, jeunes ou vieux, pour croire en la vie, il faut être porté par un groupe d’appartenance qui y croit aussi.

Toute la société est interpellée par cette attente des aînés, et la famille l’est en priorité, mais les professions d’aide le sont à un titre particulier. Pour aider les personnes âgées à bien vieillir, il faut leur dispenser des services appropriés, mobiliser leur environnement en leur faveur, leur fournir une assistance psychologique adéquate, à elles et leur entourage, tout cela puisant son efficacité dans notre foi en la vieillesse. Si nous ne croyons pas en la vieillesse, toutes nos interventions professionnelles, si compétentes soient-elles, ne peuvent qu’aider nos aînés à durer. Elles ne les aident pas à vivre.

* à suivre *

jeudi 18 février 2010

LA PERSONNALITÉ - 103e partie

Changer ses valeurs
Considérons d’abord l’inévitable évolution des valeurs qui doit s’opérer au troisième âge. Le vieillissement suscite bien des prises de conscience et l’une des toutes premières est provoquée par la retraite. La première chose en effet qui nous frappe après avoir pris notre retraite, c’est que nous avons désormais un problème d’identité. Nous savons que l’identité personnelle est la réponse que chacun se donne à lui-même à la question : « qui suis-je, et qu’est-ce que je vaux? » Or pendant toute notre vie, nous avons pris l’habitude de nous présenter nous-mêmes en nous référant à nos rôles sociaux, surtout nos rôles professionnels et civiques. De même, nous avons toujours trouvé normal de nous valoriser en disant que nous sommes un bon père ou une bonne mère, un bon travailleur social, un bon animateur communautaire, un bon administrateur, etc. Imaginons maintenant la situation suivante : Étant retraitée, une travailleuse sociale est invitée à prononcer une conférence et celui qui doit la présenter lui demande comment il doit le faire. Elle lui répond tout naturellement en improvisant un très bref résumé de sa carrière. Ensuite, elle écoute sa présentation : « permettez-moi de vous présenter notre conférencière, une travailleuse sociale à la retraite…elle a œuvré dans tel organisme, elle a réalisé des choses admirables, elle a fait ceci, elle a fait cela, etc. » En l’entendant, il est inévitable que notre ex-collègue se dise avec étonnement : « Mais j’ai un problème d’identité! Est-ce que je vais me définir au passé jusqu’à la fin de mes jours? » « Bien sûr que non! » s’écrie-t-elle intérieurement, parce qu’elle sent bien que si elle en prend son parti, elle accepte d’être celle qui a été et de n’être plus celle qui est. Même questionnement pour ce qui est de sa valeur personnelle.

Cependant, une fois que notre collègue retraitée s’est écriée dans son for intérieur : « bien sûr que non! »….devant quoi se retrouve-t-elle? Comment se définir et se valoriser autrement que par ses réalisations passées? La solution n’est pas évidente ni immédiate. En fait, elle s’engage à ce moment-là dans un lent processus qui va l’amener éventuellement à se définir et à se valoriser par qui elle est plutôt que par ce qu’elle fait ou par ce qu’elle a déjà fait. Et pour cela elle devra aller à contre-courant, car son changement de mentalité s’opérera dans une société qui, elle, continuera de privilégier les valeurs de l’éthique fonctionnaliste selon laquelle « une personne évalue sa propre valeur en termes de sa valeur fonctionnelle dans la société, qui est son fonctionnement productif ou sa valeur monétaire dans l’économie ». En définitive, l’éthique fonctionnaliste est une mentalité qui valorise l’agir par opposition à l’être, de sorte que la tâche développementale du troisième âge se situe à un niveau fondamental : changer en profondeur son système personnel de valeurs, pour en arriver à privilégier l’être et la qualité de l’être plutôt que l’agir, le faire et l’avoir. Jacques Languirand disait : «j’ai toujours voulu faire quelque chose dans ma vie : maintenant, je dois faire quelque chose de ma vie ».




* à suivre *

mercredi 17 février 2010

LA PERSONNALITÉ - 102e partie

Une deuxième adolescence

Qu’est-ce que le troisième âge? Pour rendre compte de la spécificité de cet âge, on peut appeler cette période de notre vie « l’adolescence de la vieillesse ».
Évidemment, on perçoit ici une intention de comparaison avec la première adolescence.

Mais il n’y a là aucune idée de régression : au troisième âge, on ne redevient pas adolescent. D’un autre côté, il y a plus qu’une comparaison : le troisième âge est réellement une adolescence, c’est la deuxième adolescence. Comparons en effet ce qui se passe à la première adolescence et au troisième âge, toute proportion gardée, nous pouvons observer les mêmes phénomènes.

La première adolescence est cette période de notre vie où l’enfant que nous étions a appris à être adulte….parce que l’âge adulte, ça s’apprend. Le troisième âge est cette période de notre vie où nous apprenons à vieillir….parce qu’être vieux, cela s’apprend aussi. Même si l’âge adulte est une étape naturelle dans la vie, la réussite du passage à l’âge adulte ne vient pas toute seule; c’est un art, un art difficile qui doit s’apprendre. Ainsi en est-il de la vieillesse. Même si le vieillissement est naturel, l’apprivoisement de la vieillesse ne vient pas tout seul; c’est un art, un art difficile qu’il faut apprendre.

Pour continuer la comparaison, il suffit de rappeler que l’adolescence est un âge entre deux âges. C’est une période de transition inconfortable, où l’on a souvent l’impression d’être assis entre deux chaises. Rappelons-nous la période d’adolescence de nos enfants. Certains jours, c’était l’enfant qu’ils avaient été hier qui reprenait le dessus. Mais n’étant plus des enfants, ces comportements enfantins ne leur convenaient plus et nous leur disions avec une pointe d’impatience : cesse donc de faire le bébé…tu n’es plus un enfant!

D’autres jours, c’était l’adulte qu’ils seraient demain qui prenait le dessus. Mais n’étant pas encore tout à fait adultes, leurs comportements nouveaux étaient plus ou moins maladroits : ils s’affirmaient avec exagération, ils s’opposaient aux adultes, etc. N’est-ce pas la même chose au troisième âge? C’est un âge ambigu où l’on n’est pas encore vieux, mais où l’on n’est plus précisément jeune. Cette étape vient après la maturité, cette période d’intense activité où nous avions le sentiment d’être en possession de tous nos moyens. Certains jours du troisième âge, c’est cette période de la maturité qui revit…quand ce n’est pas la période antérieure, celle de la jeunesse. Mais même si nous sommes encore en forme et en bonne santé, nous n’avons plus cet âge, et ces comportements ne nous conviennent plus tout à fait. Notre entourage d’ailleurs le rappelle, en disant avec une pointe d’ironie affectueuse : «regarde-le…il fait son jeune! » D’autres jours, c’est plutôt le vieillard que nous serons demain qui prend le dessus. Mais n’étant pas encore parvenus au quatrième âge, nous n’avons pas le dynamisme intérieur qu’il faudrait pour vivre de telles expériences. Ces jours-là sont pénibles, peut-être les plus pénibles du troisième et du quatrième âge réunis.

Plusieurs autres comparaisons pourraient encore être faites, mais elles nous ramèneraient toujours à la même constatation : le troisième âge est l’adolescence de la vieillesse, c’est l’âge où l’on doit apprendre à vieillir. La conséquence en est évidente : pour apprivoiser la perspective de son propre vieillissement, il faut bien vivre son troisième âge. C’est une étape du cycle de la vie où, selon l’inclination même de la nature, doit s’opérer en nous une transformation profonde de notre mentalité; c’est au troisième âge qu’il faut acquérir des attitudes et des sensibilisations nouvelles, nécessaires pour pouvoir vraiment vivre la dernière saison de notre existence et pour aller chercher ce que la vie y a mis en réserve pour nous.

Mais comment faut-il vivre le troisième âge pour que s’opère en nous cette transformation en profondeur de notre mentalité qu’on appelle « apprivoiser la vieillesse »? Il ne suffit pas de rester passif et d’attendre, comme si cela pouvait se faire tout seul. Il y a des tâches développementales propres au troisième âge et l’on ne peut espérer progresser sans les accomplir. Deux de ces tâches entre autres paraissent essentielles : chacun doit, à ce moment de sa vie, premièrement transformer son système personnel de valeurs, et deuxièmement redéfinir son mode d’appartenance sociale.
* à suivre *

mardi 16 février 2010

LA PERSONNALITÉ - 101e partie

Le troisième âge

Pour relever un tel défi, il n’y a pas de recettes, de trucs ni même de méthodes. C’est essentiellement une question de cheminement personnel. Cependant, les conditions dans lesquelles nous vieillissons peuvent favoriser ou défavoriser ce cheminement. Or parmi les conditions actuelles, en ce millénaire, il en est une qui est très favorable et dont il faut savoir tirer parti pour apprivoiser la vieillesse : il s’agit de l’émergence au XXIe siècle d’un phénomène nouveau, le troisième âge.

L’espérance de vie considérablement augmentée depuis le début de l’ère industrielle. De trente-huit ou quarante ans, elle est passée à près de quatre-vingt ans. Aujourd’hui, si nous faisons commencer la vieillesse à soixante-cinq ans, cette étape du cycle de la vie peut être fort longue : elle peut durer facilement de vingt à vingt-cinq ans, et même dans des cas de plus en plus fréquents de trente à trente-cinq ans. Or pour désigner cette étape du cycle de la vie, on emploie un seul terme la vieillesse, comme si on avait affaire à une même étape du commencement à la fin. Souvenons-nous de nos vingt-cinq ans…puis reportons-nous à nos cinquante ans, on ne vit pas la même chose qu’à vingt cinq ans, vingt-cinq années plus tard. À cinquante ans, on ne vit pas la même chose qu’à vingt-cinq ans. Ce sont deux âges différents du cycle de la vie, et nous avons deux termes différents pour les désigner : la jeunesse et la maturité. Ainsi en est-il de la vieillesse : à soixante-cinq ans on ne vit pas la même chose qu’à quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-dix ans. Voilà pourquoi en gérontologie on identifie dans la vieillesse deux étapes nettement distinctes : le troisième âge, de 65 à 75 ans, et le quatrième âge, après 75 ans. Évidemment, ces chiffres n’ont qu’une utilité statistique, et dans la vie vécue on observe de grandes variations d’un individu à l’autre, compte tenu de l’usure de l’organisme de chacun, compte tenu aussi de son milieu de vie et surtout des messages qu’il reçoit de son environnement. N’oublions pas que, à plusieurs points de vue, « la vieillesse c’est les autres… ».

Dans le langage courant, on emploie souvent l’expression troisième âge comme un synonyme de vieillesse : les gens du troisième âge…les vieux. Cet usage est tout à fait incorrect. Le troisième âge désigne une période de la vie relativement brève, comportant un vécu qui lui est propre, différent de celui du quatrième âge.
* à suivre *

lundi 15 février 2010

LA PERSONNALITÉ - 100e partie

LA VIEILLESSE

Qui a dit que la vieillesse était un naufrage!

Vieillir en l’an deux mille pose les mêmes défis que dans les siècles passés. Ceux qui vieillissent aujourd’hui se rendent vite compte que la première condition pour bien vieillir est toujours la même, rien n’est changé : il faut apprivoiser la perspective de son propre vieillissement.

Apprivoiser la vieillesse signifie se réconcilier avec cette idée, ne plus en avoir peur pour arriver à l’accepter. Observons ceux qui vieillissent mal, ils ne sont pas rares. La plupart du temps, point n’est besoin d’une analyse bien poussée pour découvrir la cause de leur échec : ils n’acceptent pas de vieillir.

Apprivoiser la vieillesse pour l’accepter. Mais de quelle acceptation s’agit-il ici? Se résigner à vieillir ne suffit pas. On se résigne à un mal inévitable et comment serait-il possible d’envisager un bonheur propre à la vieillesse si l’on en avait une vision aussi négative? La vieillesse est une saison du cycle de la vie, et pourquoi ne pourrait-on pas l’accepter comme on a pu accepter les âges précédents : l’accepter parce qu’on y voit quelque chose de positif et de désirable?

N’est-ce pas ainsi qu’on a pu un jour accepter sa jeunesse, son enfance ou même sa maturité? Accepter sa jeunesse, c’était entreprendre de la vivre à fond, jusqu’au bout; c’était aller chercher tout ce que la vie avait mis en réserve pour nous dans cet âge. Un jour, au tournant de la trentaine, nous avons pu quitter nos vingt ans sans trop de nostalgie, si nous pouvions à ce moment nous rendre à nous-mêmes ce témoignage : j’ai vraiment vécu ma jeunesse!

Pourtant notre jeunesse ne fut pas exempte de difficulté, d’obstacles ni même de souffrances. Si nous avons bien profité de cette saison de notre vie, c’est que nous avons su trouver notre route personnelle à travers tous les écueils de la jeunesse pour conquérir ses promesses. Il en fut ainsi aux autres âges, et il n’en tient qu’à nous qu’il en soit encore ainsi au temps de la vieillesse. Ce n’est pas un âge facile, probablement que c’est le plus difficile de tous. Mais le défi à relever à cet âge est fondamentalement le même que dans les étapes précédentes du cycle de la vie : pour bien vieillir, chacun doit trouver sa route personnelle à travers les écueils de la vieillesse, pour vivre jusqu’au bout l’expérience d’avoir cet âge et pour aller chercher tout ce que la vie y a mis en réserve. Aussi vrai qu’il a pu avoir un jour le sentiment de vivre intensément son enfance ou sa jeunesse, ou même sa maturité, un vieillard devrait pouvoir se rendre à lui-même ce témoignage : je vis vraiment ma vieillesse!

« La vieillesse est la dernière étape de la vie… » N’est-il pas vrai que nous sommes tellement impressionnés par la première partie de cette affirmation que nous n’entendons qu’elle? « C’est la dernière étape…. » Nous ne prêtons pas attention à la deuxième partie : c’est une étape de la vie, ce n’est pas une étape après la vie. Apprivoiser la vieillesse, c’est apprendre à vivre encore à cet âge.



* à suivre *

samedi 13 février 2010

LA PERSONNALITÉ -- 99e partie

CONCLUSION

Le passage du travail à la retraite est perçu comme un symbole de vieillissement; pour plusieurs, la retraite est synonyme d’arrêt, d’incapacité. Cette perception négative peut causer de l’appréhension, de l’anxiété, chez l’ex-travailleur voire même le traumatiser. En effet, comment un individu peut-il se sentir relativement jeune et bien portant quand la société reconnaît qu’il est trop vieux pour continuer à travailler? Ainsi, la retraite comme synonyme d’inactivité, de mise au rancart, reste une perception profondément ancrée chez plusieurs personnes.

Le statut social d’un individu correspond à un rang, à une position, qui le situe dans l’échelle de valeurs de la société. Que cela soit au sein de la famille ou d’un groupe, au bureau ou à l’usine, les responsabilités et le rôle attribués à chaque individu le dotent d’un statut social. En perdant les responsabilités et le rôle conférés par le travail, le retraité est confronté du même coup à une perte ou à un changement de statut social. En outre, prendre sa retraite signifie le plus souvent une baisse de revenu appréciable ce qui peut se traduire par une baisse de niveau de vie et une détérioration, tant de l’image de soi, que des relations sociales avec l’entourage. Cet entourage perçoit parfois la situation du retraité comme une dégradation sociale, une déchéance peu enviable. Les retraités peuvent difficilement exiger le droit au maintien d’un revenu adéquat tant qu’ils ne constituent pas une force politique unifiée.
* à suivre *

vendredi 12 février 2010

LA PERSONNALITÉ -- 98e partie

Perspective d’avenir

Nous croyons que les retraités écopent tout comme les handicapés, les femmes et les délinquants des caractéristiques d’un groupe minoritaire. Dans l’enseignement universitaire ici (Université de Montréal), nous n’échappons pas à cette tendance puisque dans le corpus des cours du certificat en gérontologie, on y retrouve un cours de 45 heures portant sur la marginalisation des personnes âgées.

Notons que même si l’étude du concept de soi chez les retraités a pris une place considérable au sein de la recherche, la multitude des résultats divergents nous laisse perplexe. Malgré l’existence de quelques résultats convergents, il demeure impossible pour nous de tirer de véritables conclusions en ce qui a trait au concept de soi. Il faudrait également se questionner face à l’influence de tels résultats sur l’image de soi du retraité.

Les nombreuses interrogations soulevées par L’Écuyer (1978) et Breytsprak (1984) quant à l’étude du concept de soi chez les personnes âgées les amènent à souhaiter que les points suivants fassent l’objet de recherches :

1) l’approfondissement des connaissances théoriques sur la phase de la retraite
2) la réapplication des théories du développement sur tout le cycle de la vie
3) la reconnaissance des différences d’âges comme solution au problème de généralisation
4) l’approfondissement par des études longitudinales et de type multidisciplinaires du problème de l’adaptation à la retraite.

Simard (1980), prétend que les personnes âgées et les retraités doivent prendre conscience de leurs problèmes de marginalité pour en arriver à ne plus se laisser définir par les autres. L’auteure précise également que :

Pour que cette situation change, il faut que les personnes âgées parlent,
prennent la parole, disent elles-mêmes ce qu’elles savent, ce qu’elles sont, ce
qu’elles désirent et ce qu’elles veulent. De plus c’est par une telle
parole où le désir et la richesse des individus s’expriment qu’un groupe devient
signifiant pour une société (Simard, 1980, p.32).


Le retraité devra développer une manière de vivre afin de mieux s’adapter à son nouveau rythme de vie. Il devra connaître et croire en ses possibilités, ses besoins et ses propres valeurs afin de vivre une retraite agréable. La famille, les amis et même les voisins pourront devenir un support naturel et un soutien adéquat lors de difficultés. C’est à chacun qu’incombe la tâche d’organiser son propre avenir lors de la retraite. La force de vivre des retraités, la joie de retrouver leur liberté et leur identité détruiront les idées sombres et négatives de même que les nombreux préjugés que la société véhicule à leur égard.

La crise que vit le retraité d’aujourd’hui n’est-telle pas, en réalité, le reflet de notre société et de la place qu’elle accorde aux aînés?

Pour se prémunir plusieurs auteurs dont Brassard (1984), Carette (1987), Carette, Plamondon et Plamondon, (1980), Desjardins (1982) et Perry (1980) préconisent la pertinence des cours de préparation à la retraite. Ils s’accordent pour dire que les cours de préparation à la retraite devraient mettre l’accent davantage sur l’adaptation psychologique. Toutefois une mise en garde faite par Guillemard nous invite à éviter de rendre les cours comme un instrument de récupération sociale des personnes âgées.
* à suivre *

jeudi 11 février 2010

LA PERSONNALITÉ -- 97e partie

ADAPTATION À LA RETRAITE ET PROSPECTIVE

En dépit de ce qui a été mentionné précédemment, il existe de toute évidence des retraités qui maintiennent leur identité (Athley, 1972).

Comme le souligne le présent rapport :

Des études réalisées sur l’adaptation à la retraite n’ont pas permis de mettre
en évidence une incidence élevée des traumatismes si souvent associés à
l’abandon du travail. En effet, elles tendent plutôt à démontrer que ce
tournant apparemment dramatique dans le mode de vie semble s’effectuer avec
succès dans la majorité des cas (Conseil Consultatif National Sur Le Troisième
Âge, 1983, p. 15).


Kalish (1975) est également d’avis que les retraités peuvent s’adapter malgré toutes les pertes et bouleversements de tout ordre (mentionné dans l’Écuyer, 1978). Toutefois Reboul (1973), présume que l’adaptation à une vie nouvelle se fera différemment selon le vécu de chacun et sa capacité de s’adapter au présent.

Perry (1980) quant à lui, propose d’adopter une attitude positive et des idées réalistes concernant la vie quotidienne à la retraite. Celui-ci insiste également sur le fait de se définir au préalable un plan de retraite et de pré-retraite.

* à suivre *