lundi 31 août 2009

Retour au Bercail - 10e partie

« Doit-on pousser le schizophrène afin d’obtenir les résultats escomptés? ».

Oui! Dans les conditions appropriées. D’abord, pousser signifie encourager, négocier, sans appliquer la force physique. La plupart des gens, malades ou autres, réagissent favorablement à voir leurs demandes respectées ou leur maladie acceptée. Pour parvenir à de tels résultats, le malade et celui qui le soutient doivent tous deux respecter ces conditions. Le malade ne doit pas tenir la maison sous la domination de sa maladie en menaçant de devenir agressif ou en se repliant sur lui-même si ses désirs ne sont pas comblés. Celui qui l’assiste ne doit pas non plus passer outre à sa maladie.

Ensuite, il faut choisir le moment opportun pour encourager le malade, soit lorsque ce dernier a commencé à montrer de l’intérêt pour certaines activités. Celles-ci, au début, peuvent être aussi passives que de fumer, manger ou regarder la télévision. À ce moment, un simple encouragement peut suffire à amener le malade à participer plus activement. Par exemple, « si tu vas m’acheter du lait je paierai tes cigarettes ». Il faut éviter l’encouragement excessif, irréaliste ou trop démonstratif qui sera probablement repoussé, peu importe la sincérité de celui qui apporte son aide. S’il est inutile de tenter d’argumenter avec un malade qui délire, il est aussi inutile de vouloir pousser une personne qui est manifestement malade. À certains moments, il peut être très important de rappeler tout simplement au malade qu’elles peuvent être les conséquences de ses actes. Par exemple, on peut dire : « J’admets que cela te regarde mais souviens-toi que nous avions convenu de…. » Même si son état n’est pas entièrement stable, un malade pourra comprendre que ses parents se verront obligés d’agir s’il désobéit continuellement aux règles de la maison : lui demander de déménager, appeler la police ou prévoir sa réadmission à l’hôpital. Si la famille ne peut pas appliquer ce genre de résolution, la maladie servira d’excuse à un comportement d’intimidation.

Si le malade vit à la maison, il devra prendre conscience, comme tous les membres de la famille, des conséquences qu’entraîne le manque de considération des désirs d’autrui. Chaque famille établira les lignes de conduite et les conséquences; mais pour avoir une signification quelconque, les promesses ou les menaces doivent être respectées jusqu’au bout.

On pourra introduire des changements graduellement; des changements trop brusques risquent d’intimider le malade chez qui la compétence et la confiance en soi ont déjà été grandement éprouvées. Par exemple, lorsqu’on projette des vacances ou une certaine période où les soins au malade seront interrompus, il vaut mieux commencer par quelques heures d’absence puis, peut-être toute une nuit. Lentement, on peut allonger l’intervalle, dépendant de la façon dont il est toléré.

* à suivre *

dimanche 30 août 2009

Retour au Bercail - 9e partie

« Comment affronter les effets secondaires des médicaments? »



Lorsque le malade sort de l’hôpital, les effets secondaires précoces des antipsychotiques se seront dissipés à l’exception de quelques-uns. Parmi ces effets précoces, on note la somnolence, l,a lipothymie, des palpitations, la sécheresse de la bouche, l’enchifrènement nasal et la vision brouillée.

De tous, la somnolence semble être l’effet le plus sérieux. Il est en effet difficile de savoir si la somnolence est réellement un effet des médicaments ou s’il n’est pas plus facile pour le schizophrène de sommeiller toute la journée plutôt que de faire face aux problèmes que comporte sa maladie. De plus, il arrive souvent que la personne s’ennuie, lorsqu’elle n’a rien à faire, ce qui peut aggraver cet état de somnolence.

À l’exception du médicament injectable à délitement prolongé, administré entre une fois par semaine à une fois par mois, la plupart des antipsychotiques ne doivent être pris qu’une fois par jour. Si l’ex-malade est somnolent et qu’il prend ses médicaments le jour, demandez au médecin s’il est possible de les lui administrer tous ensemble au coucher. Parlez-lui également des stimulants, comme le café : une trop grande quantité est déconseillée mais une petite quantité peut s’avérer profitable. Il peut être prématuré de réduire la dose des antipsychotiques immédiatement après l’hospitalisation; il est préférable d’aviser le médecin de l’état de somnolence et de le laisser décider quand diminuer la dose.

Essayez de favoriser une longue nuit de sommeil et déconseillez la sieste pendant la journée. Autrement, il s’établit un cercle vicieux : les siestes de l’après-midi nuisent à une bonne nuit de sommeil et favorisent la somnolence le lendemain. Des activités structurées, variées et intéressantes, préviennent l’ennuie et contribuent à diminuer la somnolence.

La lipothymie résulte habituellement d’une chute de la tension artérielle à la suite d’une lever trop rapide. Cet effet est imputable au médicament mais se dissipe après que le malade se soit habitué au produit. Se lever lentement résout le problème. Lorsque l’ex-malade ressent un étourdissement, faites-lui incliner la tête plus bas que le cœur afin d’éliminer ce malaise.

L’effet secondaire le plus pénible pour la famille est « l’attitude de zombi » qu’adopte parfois le malade traité par des antipsychotiques. Cette attitude consiste en une combinaison de mouvements lents, d’un visage sans expression de mouvements lents, d’un visage sans expression et d’une raideur des bras et des jambes. Cet effet disparaît avec la diminution de la dose des antipsychotiques ou avec l’introduction d’anti-parkinsoniens. Bien que la raideur semble étrange, elle n’est pas inconfortable pour le malade.

Le sentiment de fatigue et l’incapacité de rester assis peuvent générer de l’inconfort. On peut confondre cet état avec la nervosité et l’anxiété, mais il s’agit d’effets secondaires réels des antipsychotiques dont il faut prévenir le médecin, qui sera généralement en mesure d’y remédier. Il est plus facile pour l’ex-malade de se promener que de rester assis; c’est pourquoi il a tendance à faire les cent pas. Il faut considérer cet état comme secondaire au traitement et ne pas s’en formaliser.

Les médicaments peuvent également provoquer des spasmes musculaires mais ces effets généralement précoces cessent lorsque les doses sont rajustées de façon appropriée. Un tremblement peut toutefois persister; le tremblement des doigts et parfois de la langue, des mains et des pieds peut être assez perceptible et, comme la somnolence, peut être injustement, imputé aux « nerfs ». Ce symptôme s’atténue lorsque le malade est calme mais, fondamentalement, il s’agit d’un effet secondaire dont il faut aviser le médecin afin qu’il y remédie par un médicament approprié.

La raideur et le tremblement s’apparentent aux symptômes de la maladie de Parkinson et se traitent au moyen d’anti-parkinsoniens. Le malade ne souffre évidemment pas de la maladie elle-même. Tous ces effets secondaires disparaissent à mesure que l’on diminue la dose des antipsychotiques.

Certains antipsychotiques peuvent aussi prédisposer aux insolations. La peau doit être protégée par une lotion solaire ou un chapeau à large bord. On note également une tendance au gain pondéral, en particulier chez les personnes qui mangent et ne font pas d’exercice. Certaines femmes peuvent observer une interruption dans leur cycle menstruel et un gonflement des seins et même de la lactation. Il s’agit d’effets hormonaux liés à la dose du médicament. Les hommes peuvent éprouver un certain degré d’impuissance et une baisse de la libido. Ces effets peuvent devenir pénibles s’ils persistent et il vaut mieux en discuter avec le médecin.

La disparition de la spontanéité et de la créativité constitue l’effet secondaire le plus affolant. Il est davantage imputable à la maladie qu’aux médicaments. Toutefois, les malades sentent souvent que les médicaments qu’ils absorbent sont responsables de cet état de vacuité. Il est important de réaliser que celui-ci peut constituer, temporairement, la rançon à payer pour se libérer de la crainte d’une psychose. Ce n’est surtout pas le moment d’abandonner la médication; il faut plutôt corriger ces effets secondaires lorsque c’est possible et les supporter dans le cas contraire.

Plus loin dans cette série, nous parlerons des manifestations dyskinétiques tardives, un effet retard possible du traitement antipsychotique.

* à suivre *

samedi 29 août 2009

Retour au Bercail - 8e partie

« Doit-on faire participer le parent schizophrène aux activités ou le laisser seul? »

Essayez de l’y intéresser mais ne vous offusquez pas s’il refuse.

Par exemple :
Un jeune homme regarde sa sœur jouer au ballon dehors « Robert, ne reste pas assis là à me regarder. Si tu veux jouer, viens au lieu de passer la journée assis. » (Une invitation mieux formulée) : « Tu te souviens comme nous jouions au ballon autrefois, Robert? Je parie que ça te tente encore. Viens ici et je vais te le lancer. »

« L’encouragement familial est-il bénéfique? ».

L’encouragement et la solidarité des membres de la famille sont vitaux. Cela comprend la force spirituelle, la créativité, les liens étroits avec d’autres membres de la famille (grands-parents, tantes et oncles). Cet encouragement est communicatif et finit par atteindre le parent malade.

« Que peut faire la famille pour l’état de santé général du schizophrénie?».

Choisissez un régime bien équilibre. Préparez des repas hautement protéinés (viandes, poissons, fromages, œufs) et vitaminés (légumes frais et cuits, fruits) ainsi que des aliments contenant des fibres (céréales, pains).

Déconseillez les grandes quantités d’hydrates de carbone (frites, beignes), les stimulants (café, boissons au cola). Essayez de ne pas créer de conflits au sujet des aliments. Encouragez le schizophrène à manger avec les membres de la famille mais, s’il refuse, ne vous affolez pas. S’il ne mange, pas donnez-lui des suppléments vitaminiques. Avisez le médecin de famille s’il est trois ou quatre jours sans prendre un repas convenable.

Incitez-le à s’occuper lui-même de son hygiène personnelle, mais aidez-le à l’occasion, en préparant l’eau pour son bain, par exemple. Vous pouvez commencer par sortir des vêtements propres et tôt ou tard l’idée lui viendra de le faire lui-même. La lessive et l’entretien de la chambre font partie de la corvée d’hygiène.

Favorisez l’exercice, quoique cela constitue un problème pour plusieurs ex-malades. Ils préfèrent rester au lit ou rester assis des heures et des heures. Proposez des promenades dans le parc cet jusqu’aux magasins. Essayez de ranimer le goût du malade pour les sports. Certains accepteront s’ils ne sont pas seuls; il est effrayant d’agir seul les premières fois. Essayez de susciter un intérêt pour une variété de passe-temps et ne vous découragez pas si vos suggestions ne semblent pas porter fruits au début.

L’usage de drogues non prescrites, comme la marijuana et l’alcool, n’est pas une bonne idée. Cela doit être clairement précisé mais ne doit pas faire l’objet d’une bataille continuelle. Le malade, comme quiconque, doit subir un examen médical périodique; le médecin de famille doit connaître les médicaments absorbés par le malade car ils peuvent être responsables des symptômes qu’il présente comme la constipation, la vision brouillée et la sécheresse de la bouche. Le malade doit également voir le dentiste périodiquement.

« Et la sexualité? »

Certains schizophrènes sont très préoccupés par toute question, sexuelle, d’autres ne le sont pas du tout. Les deux extrêmes effraient les familles des malades. Cette question, comme toutes les autres, doit être traitée en s’en tenant aux faits et sans émotivité. Il faut répondre d’une façon directe aux questions directes et diriger le schizophrène vers les personnes qui pourront lui donner davantage de conseils (le médecin de famille, le sexologue). Il doit être informé franchement au sujet de la contraception et on doit lui procurer des renseignements discrets touchant les relations sexuelles.

Par exemple :
Un jeune homme aborde prudemment la question des fréquentations avec son père :

« Tu ne peux pas inviter une fille dans l’état où tu es. Tu ne nous adresses même pas la parole, qu’est-ce que tu aurais à lui dire? » (Réponse inappropriée.)

« Cette jeune fille semble te plaire. Pourquoi ne l’invites-tu pas à la maison? Nous ne nous montrerons pas à moins que tu le désires. » (Beaucoup plus encourageante).

* à suivre *

vendredi 28 août 2009

Retour au Bercail - 7e partie

« Quelle est la meilleure atmosphère familiale ? ».

Vous pouvez prendre un certain temps avant de réaliser que la vie avec une personne atteinte d’une maladie mentale chronique est très éprouvante. Ne jouez pas au martyre. (Cette attitude se termine dans le ressentiment et l’amertume.) Ne vous condamnez pas à vivre éternellement avec votre parent; faites-en l’essai pendant un certain temps. Vous pouvez réaliser qu’il est plus facile pour tout le monde que le malade vive en dehors du foyer. Une atmosphère calme convient mieux si vous pouvez la supporter. Essayer de contenir vos émotions. Ne soyez pas trop affectueux et ne posez pas trop de questions. Une certaine distance affective est probablement souhaitable bien que toutes les familles ne soient pas capables d’adopter une telle attitude. Exprimez vos sentiments et ne vous sentez pas coupable d’être en contradiction ou en désaccord avec votre parent malade; essayez toutefois de garder un ton neutre plutôt que passionné. Vous pouvez dresser la liste des autres parents et des personnes-ressources qui vous apportent leur aide. Participez à des activités afin de ne pas être trop préoccupé par le malade. Prenez des vacances. Continuez de voir à vos intérêts, visitez vos amis, ne vous montrez pas trop impliqué ou critique. Votre parent se portera d’autant mieux si vous en faites moins que trop.

« Que peuvent ressentir les membres de la famille? »

La plupart éprouvent de la colère, de la honte, de la culpabilité, du ressentiment, de la tristesse, de la panique. Ces réactions sont normales et il ne faut pas s’en vouloir. Connaître les exigences de la maladie peut contribuer à l’accepter. Il est possible de se procurer des renseignements à plusieurs endroits, auprès du personnel de l’hôpital, des associations communautaires sur la santé mentale, des groupes d’initiative personnelle, du médecin de famille, et dans les bibliothèques. Vous observerez que le traitement s’avère rentable puisqu’il lui donne de l’amour-propre et de l’entrain.

* à suivre *

jeudi 27 août 2009

Retour au Bercail - 6e partie

Adaptation au foyer
Comportement de la famille du schizophrène de retour au bercail.

En admettant que ce comportement ne puisse être vraiment prévu à l’avance, voici quelques-unes des questions habituelles et des réponses partielles :

« Comment pouvons-nous éviter la tristesse et le regret face à tous les rêves et les espoirs que nous avions et qui semblent si irréalistes après cette terrible maladie? »

La maladie aura transformé beaucoup de rêves et il est naturel, et probablement nécessaire, de pleurer ensemble leur disparition. De nouveaux rêves, plus adaptés aux nouvelles possibilités, devront remplacer les autres au moment opportun.

« Comment doit-on lui parler? Cela semble si difficile? »

Après une crise de schizophrénie, la conversation s’établit péniblement et tenter de se faire comprendre par quelqu’un qui ne répond pas amène une grande frustration. Mais on doit se rappeler qu’il n’est pas méchant, entêté, méfiant ou taciturne. Il a de la difficulté à définir ce qui lui est arrivé et il n’est pas facile de décrire cette confusion par des mots. Essayer de saisir ses gestes et l’expression de son visage. Exprimez-vous par de simples phrases, concises et claires, sur un ton encourageant. Laissez-le libre de répondre, de prendre son temps et préparez-vous à écouter, pendant de longues périodes, même si ce qu’il dit n’est pas entièrement sensé. Soyez patient.

Par exemple :
Une jeune femme assise dans le salon avec d’autres membres de sa famille : « Vous m’avez placée dans cet hôpital pour vous débarrasser de moi! ».

Une réponse possible (inutile) : « Ne dis pas de bêtises, ne te rappelles-tu pas à quel point tu étais malade?! »

Une autre réponse (plus bénéfique) : « C’est l’impression que tu as eue. Tu ne te croyais pas malade mais tu as dit…. (rappelez-lui ce qu’elle a dit) et tu as fait… (rappelez-lui ce qu’elle a fait) et nous avons craint pour ta santé et ta sécurité. ».

* à suivre *

mercredi 26 août 2009

Retour au Bercail - 5e partie

La réintégration à la routine de la vie familiale offre à l’ex-malade et à sa famille plusieurs occasions discrètes de se montrer leur affection mutuelle et permanente. Les étreintes, les conversations, les moments passés à regarder la télévision, les confidences, sont tous des occasions de démontrer l’attention que l’on porte à l’ex=malade, chose très importante. Il est également important de savoir que l’absence de réactions familières chez l’ex-malade ne signifie pas un désintéressement. Le retour de celles-ci se fera lentement.

Doit-on lui permettre de rencontrer d’autres ex-malades? En premier lieu, il faut éviter de le décourager lorsqu’il manifeste de l’intérêt pour une activité raisonnable avant de l’avoir considérée avec attention; ensuite, comment pourrait-on raisonnablement l’empêcher? Le malade devrait-il conduire une voiture? On ne peut pas simplement dire non en évoquant la maladie; chaque cas devrait être analysé individuellement. En cas de doute, il vaut mieux consulter le médecin traitant, autrement les règles générales de la famille s’appliquent. Devant tous ces choix, il est préférable d’essayer d’abord, puis d’évaluer le résultat.

* à suivre *

mardi 25 août 2009

Retour au Bercail - 4e partie

À quoi faut-il s’attendre d’un schizophrène?

Des attentes réalistes quant aux résultats et au temps nécessaire pour les réaliser évitent les faux espoirs et les rêves envolés. La schizophrénie peut parfois limiter une personne qui avait auparavant de grandes capacités. L’ex-malade doit-il retourner aux études ou au travail? Oui, si tel est son désir et si la pression ne risque pas de la perturber; non, si la pression créée par la situation le rend agité.

Les attentes peuvent changer. Par exemple, lorsque l’état du malade est stabilisé au moyen d’un médicament et est jugé assez satisfaisant pour que le malade puisse travailler, il semble préférable de lui confier d’abord des tâches domestiques. Celles-ci pourraient même être trop lourdes si le malade vient tout juste de quitter l’hôpital. Un certain temps peut être nécessaire avant d’atteindre ce niveau de fonctionnement. Il peut s’avérer imprudent de laisser le malade seul peu de temps après sa sortie de l’hôpital, mais cette situation ne dure généralement pas. On doit encourager le schizophrène à se prendre en main, à s’occuper de lui et de ses biens personnels. Bien que la schizophrénie affecte les sensations, les relations et les agissements d’un malade, elle n’agit habituellement pas sur sa nature fondamentale (ou sa personnalité). Ainsi, ses goûts demeureront, en général, inchangés; si par exemple, il tondait le gazon ou pelletait de la neige avec peu d’enthousiasme, il en sera de même après la maladie. Même si elle est stabilisée, souvent la maladie peut demeurer partiellement active, après le congé de l’hôpital. Le malade doit-il alors s’attendre à redevenir ce qu’il était? En général, pas immédiatement. Des semaines, des mois même sont souvent nécessaires.

* à suivre *

lundi 24 août 2009

Retour au Bercail - 3e partie

Près des trois quarts des malades qui retournent dans leur foyer montrent des signes plus ou moins grands de repliement et de claustration. Ils préfèrent la solitude à la compagnie d’autrui; les interactions sociales ne leur plaisent pas; peu d’activités suscitent leur intérêt; il leur est difficile de se sentir enthousiastes ou motivés par quoi que ce soit. Même leur hygiène personnelle peut être négligée. Plus rien ne semble les toucher. Toutefois, il faut se rappeler que ces réactions sont prévues et ne pas interpréter le manque d’intérêt comme un affront dirigé contre vous ou contre votre famille. Il est important de proposer des activités récompensées et d’encourager la participation (la récompense est plus efficace si elle est tangible), mais il ne faut pas se vexer si les suggestions sont rejetées. L’ex-malade a besoin d’appui et de structure; il s’adapte mieux à une routine quotidienne qu’à des exigences inattendues.

Quoique rares, les agressions sont possibles et généralement motivées par la crainte. Il faut rester calme et éviter les disputes. On doit prévoir autant d’espace vital que possible et ne pas approcher la personne, au sens physique. Un comportement agressif signifie probablement la nécessité d’un traitement plus efficace.

La dépression est fréquente et le risque de suicide constitue malheureusement une menace constante. Le schizophrène en convalescence se sent souvent excessivement vulnérable, désoeuvré, embarrassé et honteux de son comportement morbide, et il est surtout incapable de surmonter les stigmates de sa maladie mentale. La poursuite du traitement permettra d’effacer ces sentiments dépressifs, mais les proches devront être capables d’écouter le désespéré sans se laisser entraîner eux-mêmes. Il faut empêcher le malade de se faire du mal et mettre le thérapeute au courant.

Certains symptômes ou agissements sont particulièrement troublants parce qu’ils rappellent ce que le malade a vécu avant l’épisode de schizophrénie. De tels signes peuvent laisser présager un danger pour cette personne même si, objectivement, ils semblent anondins. Par exemple, l’insomnie nocturne constitue un symptôme courant et n’est généralement pas alarmante. Elle peut toutefois revêtir une importance particulière chez certaines personnes. Lire la Bible, retirer les plantes de la pièce, s’habiller de noir, peuvent paraître des agissements inoffensifs mais ils peuvent signifier un trouble chez une personne donnée. Il est important que les familles soient sensibilisées à ce genre de symptômes précis et qu’elles communiquent leur inquiétude au médecin traitant ou au thérapeute.

* à suivre *

samedi 22 août 2009

Retour au Bercail - 2e partie

Beaucoup de schizophrènes éprouvent de la difficulté à communiquer une idée. Ils s’efforcent de se faire comprendre des autres mais ils ne réussissent qu’à créer un sentiment de frustration mutuelle. Il arrive que le fait d’écrire cette idée améliore la compréhension. Certaines personnes estiment que les schizophrènes s’expriment mieux par le dessin, la musique ou le mime qu’avec des mots, qui leur semblent particulièrement difficiles.

L’expression du visage est parfois un meilleur indicateur de l’idée à transmettre que ne le sont les mots. Certains schizophrènes deviennent complètement « perdus »; ils ne répondent pas aux questions et se mettent plutôt à regarder fixement dans l’espace. Le mieux est de ne pas s’en formaliser et de poursuivre tout bonnement la conversation. La rudesse et l’acharnement ne sont pas les causes de cet état, ce sont les traces qu’a laissées la schizophrénie.

Les membres de la famille peuvent découvrir que l’ex-malade ne peut suivre de simples instructions et se demandent s’il n’a pas définitivement « perdu ses capacités intellectuelles ». Ce n’est pas le cas. C’est plutôt comme si son esprit était à la merci d’une stimulation compétitive. Il faut essayer de donner les instructions dans un endroit calme, une à la fois, et veiller à ce que les distractions extérieures soient réduites au minimum.

Certains ex-malades se plaignent de ne pas pouvoir se concentrer ou d’être incapables de lire. Nous avons tous déjà éprouvé des problèmes semblables; par conséquent, nous avons tendance à proposer nos propres solutions et à nous sentir ensuite vexés si l’autre n’essaie même pas de les mettre en pratique. Il vaut mieux ne pas proposer de solutions à moins qu’elles ne soient spécifiquement demandées. Le fait de rassurer la personne et de lui affirmer que ses capacités reviendront avec le temps semble beaucoup plus utile.

Les sautes d’humeur sont fréquentes et l’ex-malade peut éprouver de la difficulté à entretenir une émotion, quelle qu’elle soit. C’est une situation à laquelle il faut s’attendre et le comportement le plus approprié consiste à garder une distance affective relative : pas de démonstration exubérante des sentiments, pas de conversation à cœur ouvert, pas d’interaction qui serait trop stimulante. Il n’est pas facile d’apprendre à entretenir une relation distante avec un proche parent mais cette situation crée le climat affectif le plus favorable à la guérison du schizophrène.

* à suivre *

vendredi 21 août 2009

Retour au Bercail - 1e partie

Votre fils schizo prend congé de l'hôpital vous dites? Et vous voulez savoir quoi faire?

Lorsqu’un malade revient chez lui après une hospitalisation consécutive à un épisode schizophrénique aigu, plusieurs des sensations qui l’habitaient pendant la maladie auront disparu, mais pas toutes.

Certains ex-malades continuent de voir le monde d’une façon tout-à-fait personnelle, convaincus qu’ils sont plus importants et donc plus vulnérables dans leur vie quotidienne qu’ils ne le sont réellement. Ces convictions erronées s’appellent délire et environ un tiers des ex-schizophrènes continuent de présenter occasionnellement un état délirant.

Par exemple, après son retour à la maison à la suite d’une hospitalisation pour schizophrénie, Ken, un collégien de 21 ans, a peur de sortir parce que, dit-il, « tout le monde bavarde à mon sujet ».

Sa crainte de recommencer une nouvelle vie est compréhensible, mais la compréhension n’est pas nécessairement une solution, pas plus que la dispute ou l’exaspération. Il faut peut-être mieux affirmer calmement et fermement que personne ne bavarde. Il sera peut-être nécessaire de réitérer plusieurs fois cette affirmation, avec calme. Finalement, on devra lui dire : .Tu peux être incapable d’oublier cette idée, mais tu dois apprendre que les autres ne la partagent pas. Tu devras donc garder tes idées pour toi et ne pas te comporter comme si les autres les partageaient..

Il arrive parfois qu’un ex-malade dirige ses craintes et ses croyances délirantes sur les membres de sa famille. L’accusation ne sera plus « ils » parlent contre moi, mais « vous complotez pour me supprimer ». Ce genre d’accusation injustifiée est blessante et fait naître beaucoup d’émotivité. Même s’il est difficile de rester calme, il faut tenter de répondre comme s’il s’agissait de la question « Complotez-vous contre moi? » et dire simplement : « Pas du tout. Je parlais justement de notre voisin, monsieur Lapierre, qui vient d’avoir une crise cardiaque. Je projette d’aller le voir à l’hôpital. Voudrais-tu m’accompagner? ».

Il faut écouter, évaluer et rejeter fermement et sans émotivité ces affirmations délirantes.

Un tiers des ex-malades continuent d’avoir de fausses perceptions, habituellement des hallucinations auditives qu’on appelle des « voix ». Elles peuvent survenir de temps à autre et il est parfois difficile de ne pas en tenir compte. Il arrive que les voix soient contraignantes et commandent une action. A d’autres moments, elles sont rassurantes ou flatteuses et l’ex-malade sera alors porté à les écouter et à les accueillir. La famille trouve pénible le retour de ce symptôme clé, mais il faut se rappeler qu’il est habituellement sporadique et n’annonce pas une rechute. Au moment opportun, on pourra apprendre à l’ex-malade à ne pas s’occuper de cette voix, à mettre au point des stratégies pour ne plus chercher à l’entendre. Il doit avant tout apprendre à ne pas lui obéir et à la rejeter en tant que « produit de son imagination ».

* à suivre *

jeudi 20 août 2009

Émotion - Regard Culturel - 15e partie

De même pour lire les signes qui peuvent se cacher dans les replis des malaises somatiques, il faut à nouveau connaître le non-dit d’une culture. Dans la communauté Noire de l’Équateur, les rapports de force à l’intérieur d’une famille ne permettent pas à la femme d’exprimer à son époux ses sentiments négatifs. Le seul recours qui lui est offert est la déclaration d’une maladie affectée ou réelle. Dans ce cas ici, il n’y a pas au sens strict de somatisation puisque la femme est bien consciente de ses sentiments de rejet mais se conforme à la règle de ne pas les nommer.

mercredi 19 août 2009

Émotion - Regard Culturel - 14e partie

LE CONTEXTE SITUATIONNEL DES ÉMOTIONS

L’identification d’une émotion, que ce soit par le thérapeute ou par le client, est interprétation; la démarche consiste à donner un sens à une série de signes biologiques, à des expressions corporelles, à des intonations de la voix ou à des situations. L’empreinte d’une socialisation culturelle est déjà hautement présente dans ce processus essentiellement cognitif. Entrer dans la vie émotionnelle des gens ne peut se faire sans pénétrer le monde de leur culture ou celui des significations associées aux événements de la vie. Prenons ici un exemple. Si l’on veut comprendre l’anxiété récurrente d’un Haïtien, il faut savoir identifier les types de situations qui peuvent habituellement provoquer dans cette culture des états d’anxiété. Certains indices pourraient facilement permettre à l’observateur familier avec la culture de savoir qu’il s’agit de l’appréhension d’une attaque de sorcellerie imminente. Il faut alors bien comprendre le système de sorcellerie pour savoir si le client présente une anxiété normale en fonction des attentes culturelles ou si cette anxiété déborde dans un délire paranoïaque bien structuré.

* à suivre *

mardi 18 août 2009

Émotion - Regard Culturel - 13e partie

Ce piège de croire à l’absence d’émotions est omniprésent car les choses ne sont pas si évidentes au premier abord. Dans plusieurs cultures, le soma et le psyché sont deux niveaux qui s’interpénètrent. Les émotions ne sont-elles pas des pensées corporéifiées, chaudes, impliquant le moi, pour reprendre les expressions de Michelle Rosaldo (1984)? Le langage du corps comme tout langage peut-être, est métaphorique. Les références au cœur, au foie, aux intestins renvoient à un vécu profondément émotif. Certaines théories ethnopsychologiques sont très explicites à cet égard : chez les peuples quichuas des Andes, le cœur est le centre de l’être, le sang est le souffle de la vie. La tristesse est assimilée aux battements du cœur.

* à suivre *

lundi 17 août 2009

Émotion - Regard Culturel - 12e partie

INVALIDER LA VIE ÉMOTIONNELLE DE L’AUTRE


Le plus grand danger est cependant moins de manquer les distinctions que de ne pas reconnaître les émotions là où elles apparaissent. Les discours des classes éduquées et des thérapeutes à l’égard des classes défavorisées sont parfois déconcertants. Lors d’une conversation avec un bourgeois de la ville de Quito en Équateur, j’ai eu l’occasion de lui parler de la nature de mes recherches concernant la tristesse et les émotions dans les villages de montage. Cet homme de bonne foi rencontrait probablement presque quotidiennement des Amérindiens, peut-être même avait-il été élevé par une femme en provenance de ces régions. Il se montra néanmoins extrêmement surpris d’apprendre que je perdais mon temps à chercher des choses qui n’existaient pas. « Ces Indiens sont-ils tristes? Comment peuvent-ils l’être? Ils vivent comme des bêtes là-haut ». Ces propos sont souvent repris avec moins de naïveté mais avec tout autant de force dans certains écrits et dans certains comportements de cliniciens. On entend dire que les gens de tel groupe ethnique ne font jamais référence à leurs émotions, qu’ils n’ont pas conscience de leur vie intérieure, qu’après tout ils n’ont peut-être pas de vie psychologique. Au mieux, ils vivent tout à travers leur corps, c’est-à-dire qu’ils psychosomatisent. Ils ne parlent que de leurs maux de ventre, que de leur cœur qui ne cesse de battre, jamais d’anxiété ou de dépression.



* à suivre *

dimanche 16 août 2009

Émotion - Regard Culturel - 11e partie

En résumé donc, on constate que les présupposés de nos théories psychologiques qui sont que l’émotion est quelque chose d’intérieur, qui renvoie à la vérité de la personne et que, en règle générale il faut exprimer, se heurtant à des positions parfois opposées dans d’autres contextes où l’accent peut être mis sur le processus des rapports avec l’entourage et sur d’autres façons de composer avec l’émotion.

Chaque culture possède ses codes concernant les circonstances et les situations appropriées à l’expression d’une émotion. Cela fait partie de la politique familiale et sociale. Les Arabes et les Juifs Sépharades comme les Équatoriens et beaucoup d’autres peuples épanchent leur deuil avec autant de force qu’il le faut pour souligner le sentiment de solidarité des survivants à travers l’épreuve de la mort d’un membre. Et il ne s’agit pas d’un déploiement uniquement théâtral : les sentiments sont profondément vécus en même temps qu’ils donnent lieu à des crises éclatantes. Le même spectacle dans nos sociétés est mal accueilli ou reçu avec un calmant ou un remontant considérés comme appropriés en de telles circonstances. Les cris ne sont plus signes de solidarité familiale, mais renvoient à un attachement suspect avec la personne défunte. Cet exemple parmi tant d’autres permet de réaliser que le contexte culturel dicte dans une grande part la façon de se comporter en présence de ses sentiments. En agissant ainsi, l’individu obéit à un éthos. Il se doit d’être brave en présence d’un malheur, humble vis-à-vis les moins fortunés, dégoûté par le mal. Les variations ne sont pas moins fortes chez les gens d’un autre groupe que dans le sien propre même si l’on est moins en mesure de saisir les nuances dans le premier cas.


* à suivre *

samedi 15 août 2009

Émotion - Regard Culturel - 10e partie

L’expression de l’émotion est vue chez nous comme le dévoilement de sa propre vérité et comme l’affirmation de sa personnalité. Les Américains en particulier aiment donner libre cours à leur colère qui renvoie en même temps à leur force de caractère. Elle a même une connotation morale car elle est souvent provoquée par une certaine indignation. Celui qui croit en certaines vertus doit se mettre en colère quand il se sent offusqué. Cette colère est réifiée (« ma colère ») et met l’accent sur ce qui se passe à l’intérieur de l’individu plutôt que sur le processus des transactions avec son entourage. Chez les Inuits, l’expression de la colère est considérée comme une aberration dénotant la volatilité du caractère. Lorsque Jean Briggs (1970) s’est fâché contre des touristes américains en terre de Baffin parce qu’ils avaient brisé un canot des Inuits, ceux-ci l’ont ostracisé pendant plusieurs mois. Ceci réfère évidemment à des raisons sociales, écologiques et politiques. Dans un milieu où de petits groupes sont dans l’obligation de vivre dans l’intimité les uns des autres, l’expression de la moindre colère risque de faire éclater l’équilibre des rapports sociaux. L’igloo n’est pas le milieu le plus approprié pour organiser une dynamique de groupe.

L’exemple de la dépression, en comparaison avec celui de la colère, montre une position contrastée entre les Nord-Américains et certains peuples non occidentaux. Cette fois, ce sont les Nord-Américains qui sont envahis d’un sentiment de honte lorsqu’ils sont forcés d’exprimer un vécu de dépression. Ils se sentent alors déroger à l’idéal du « Tu dois être heureux » et ils considèrent ce sentiment comme une perte d’espoir (Lutz, 1982). L’attitude des Amérindiens habitants les Andes de l’Équateur est bien différente. Ils considèrent la tristesse et la dépression qui l’accompagne parfois comme la conséquence d’un malheur qui leur arrive ou comme le résultat d’un tort qui leur est fait. La communauté réagit alors en tentant d’identifier la personne qui a causé les torts et en l’invitant à faire amende honorable (Tousigant, 1982). La personne triste n’a pas à se sentir coupable de son manque d’énergie et de vitalité puisque le tort est projeté sur l’entourage. La situation est similaire du côté des Ifaluk chez qui on constate que la dépression a la même fonction que la colère chez les Américains : elle est un sentiment moral qui se manifeste lorsqu’on est offusqué (Lutz, 1982); on ne se gêne aucunement pour le faire savoir en sachant que cette confidence ne suscitera aucun doute quant à son équilibre psychique.

* à suivre *

vendredi 14 août 2009

Émotion - Regard Culturel - 9e partie

Une autre série de travaux montre comment la dépression est devenue une entité multiforme dont les profils éclatent en une myriade de possibilités et qui peut se transformer en une série d’états psychosomatiques aussi divers que la migraine ou le mal de dos (Katon et al., 1982). Ces transformations du vécu émotif au sein de la culture nord-américaine sur une période aussi courte laissent présager les différences abysmales qui risquent d’exister entre les cultures.

Ces observations nous forcent donc à accepter le fait d’une plasticité des émotions, déterminée par la culture. On pourrait multiplier les exemples pour renforcer cette position. Trois cas nous serviront d’illustrations. Kleinman (1980) a relevé chez les Chinois de Taïwan une émotion appelée en anglais sour selon une traduction approximative de la langue locale. Aucune émotion faisant partie du vocabulaire américain n’en constitue l’équivalent et on peut nettement conclure ici à l’impossibilité de prétendre établir un rapport d’empathie avec cet état. Les Japonais reconnaissent également une émotion du nom de amae qui réfère au sentiment de vivre dans un état de fusion partielle avec une autre personne. Un tel constitue un idéal à atteindre dans cette société, même dans le contexte de la psychothérapie comme l’illustrent les écrits de Doi (1973). Chez les Ifaluk, peuple habitant un atoll du Pacifique Sud, l’émotion principale est le fago, provoqué par une perte ou un grand malheur (Lutz, 1981). Elle est décrite comme un mélange de compassion, d’amour et de tendresse.

Ces exemples permettent de constater qu’il n’existe pas toujours de rapport univoque entre un état psychophysiologique et une émotion. L’émotion n’est pas le simple reflet en miroir de réactions viscérales ou de la chimie de la conduction cellulaire entre les neurones; elle est un discours qui porte sur ces états sans lesquels d’autre part il n’y aurait pas d’émotions. Certaines réactions parmi les plus violentes de l’organisme déterminent étroitement le type de discours tenu; les remous provoqués dans les intestins à la vue soudaine d’un serpent venimeux provoquent par exemple la frayeur. Mais il y a place dans le cas des émotions plus modulées pour une marque considérable de la culture. Les théories cognitivistes de l’émotion (Schacter, Averill, Mandler, Lazarus) reposent sur tout un arsenal de données expérimentales ou d’observations qui ouvrent la porte toute grande à une théorie de la construction culturelle des émotions. La plus célèbre, celle de Schacter, démontre comment l’injection de norépinéphrine dans l’organisme peut provoquer tantôt la joie, tantôt la colère, en fonction des circonstances dans lesquelles se trouve le sujet.

* à suivre *

jeudi 13 août 2009

Émotion - Regard Culturel - 8e partie

Les critiques à une telle position sont nombreuses : il apparaît que même dans l’histoire récente de l’Occident, les émotions dominantes ont changé de nature ou, à tout le moins, de fréquence. L’essayiste et romancier américain Normand Mailer n’a pas hésité à recourir à la métaphore un peu outrancière de « mutation psychologique » pour qualifier les modifications de la vie affective d’une population croissante de psychopathes en Amérique. Hendin (1974) avoue sa nostalgie et s’inquiète de ne plus rencontrer la passion romantique dans les rapports amoureux qui lui sont décrits par les collégiens qui viennent le consulter à l’Université Columbia de New-York. Est-ce là une crainte vis-à-vis des attachements profonds comme il le prétend ou une de ces mutations de la vie affective? Les psychanalystes ont également jugé bon de réaménager leurs théories basées sur les névroses pour remettre au centre de leurs préoccupations les sentiments de vide et d’ennui chronique qui habitent les personnalités narcissiques et les états-limites ou encore la recherche d’excitations qui caractérise certaines pathologies.

* à suivre *

mercredi 12 août 2009

Émotion - Regard Culturel - 7e partie

Michel Toussignant s'interroge sur les émotions et voilà sa recette:

La question de savoir si les émotions sont universelles ou généralement programmées remonte au moins jusqu’à Darwin. Pour les grandes émotions de l’existence, il semble que la réponse soit définitivement affirmative mais le début est loin d’être terminé pour les émotions moins directement impliquées dans la survie biologique. On se demande toujours si le rapport que tout un chacun entretient avec son propre vécu, c’est-à-dire tout cet ensemble de sensations et de cognitions qui forme le tissu de la vie émotionnelle, peut permettre de participer aux expériences émotionnelles de n’importe quel être humain et de saisir ce qu’il ressent en court-circuitant les artéfacts de la culture. Y a-t-il une différence si importante entre un mari jaloux à Montréal-Nord et un mari jaloux en pleine jungle Amazonienne? Les travaux de Ekman (1980) portent à croire que les grandes émotions de l’humanité sont presqu’identiques sur toute la surface du globe. Celui-ci interviewé des habitants de l’intérieur de la Nouvelle Guinée, dont les contacts avec les Blancs avaient été minimaux, afin de vérifier s’ils étaient en mesure de reconnaître à partir de photos et de bandes magnétoscopiques les expressions des émotions les plus caractéristiques des Occidentaux comme la joie, la colère et la tristesse. Ses résultats prouvent que la tâche est possible. On pourrait aussi citer ici les travaux de psycho- et de neurophysiologie qui démontrent l’ancrage corporel de certains vécus émotionnels, en particulier la dépression et l’anxiété; ses travaux suggèrent à leur façon que les émotions sont universelles à cause de leur substrat physiologique.

* à suivre *

lundi 10 août 2009

Émotion - 6e partie

Quel est, en définitive, le facteur essentiel de l’affectivité? De la critique des théories proposées par les psychologues, les deux conclusions suivantes semblent ressortir :
Si nous nous en tenons aux états affectifs forts, comme l’émotion, il semble bien que leur élément fondamental est constitué par les troubles organiques.
Si, au contraire, nous considérons les états affectifs faibles, appelés ordinairement sentiments, les modifications organiques qui peuvent les accompagner ne sont qu’un phénomène accidentel; l’essentiel c’est le plaisir ou le déplaisir qui suit immédiatement la représentation. Quant à la théorie sociologique, elle nous explique l’origine de certaines représentations et de certaines attitudes corporelles associées aux états affectifs : pour expliquer la nature de l’émotion proprement dite, il faut recourir à une des deux autres théories.

* à suivre *

dimanche 9 août 2009

Émotion - 5e partie

Si la conception de W. James nous a fait pénétrer un peu plus loin dans le domaine mystérieux de l’affectivité, la clef qu’il en propose n’ouvre pas toutes les portes. Trouverons-nous l’explication adéquate dans la théorie sociologique formulée en particulier par M. Charles Blondel?
Les formes supérieures de l’affectivité, celles qui manquent à l’animal – en particulier, les sentiments altruistes, les sentiments esthétiques et les sentiments religieux – dépendent étroitement de la société. Nous l’avons bien reconnu : l’amour filial et même le besoin d’émotions qui rend le risque hallucinant, nous en avons attribué l’apparition l’influence de la collectivité. Encore faut-il que l’individu ait le pouvoir naturel d’acquérir ces formes d’affectivité que la société développe et qu’elle ne fera jamais apparaître chez l’animal.
Mais c’est dans toutes les émotions, dans celles-là même qui dépendent du vouloir-vivre, que ‘. Ch. Blondel discerne l’influence de la société. Vivant en groupe, nous devons manifester nos sentiments, et la mimique par laquelle nous les extériorisons nous est imposée par notre milieu. Nous trouvant ensuite seuls, nous continuons, par suite de l’habitude, à produire ces signes de nos états intérieurs, et en les produisant nous les renforçons, provoquant ainsi de véritables émotions. Ainsi lorsque, dans mon lit, je me faisais ce récit affolant des exploits du cambrioleur, je me comportais comme je l’aurais fait en présence de mes parents à qui je racontais mes espoirs et mes craintes; si, après la mort de mon grand-père, j’avais une allure lasse, c’est qu’un pas guilleret eût choqué mon milieu. La collectivité impose une attitude et l’affectivité n’est que la conscience de cette attitude. On explique ainsi nombre de sentiments. On n’explique pas la véritable émotion et la passion qui nous amènent à faire fi du code social. La théorie sociologique ne nous donne pas, plus que les autres, le dernier mot de l’affectivité.

* à suivre *

samedi 8 août 2009

Émotion - 4e partie

C’est donc dans les états affectifs que nous découvrons, à différents degrés, des éléments organiques, des éléments psychologiques et des éléments sociaux.
Une question se pose maintenant : de ces éléments, quel est le plus important? Quel est celui qui est essentiel, c’est-à-dire qui commande les autres et sans lequel il n’y aurait plus de phénomène d’affectivité?

Sur l’explication dernière de l’affectivité, les psychologues se divisent, attribuant le premier rôle à l’un tantôt à l’autre des éléments que nous avons discernés dans tout fait affectif.
Le sens commun et la psychologie classique qui en dérive fait dépendre l’affectivité des représentations : c’est la vue, réelle ou imaginaire, du danger qui provoque la peur; ensuite, la peur provoque les troubles organiques de la sueur froide, du tremblement, des battements de cœur. Que faut-il penser de cette explication?
Normalement, l’émotion débute par une représentation : tout le monde l’accorde. Mais la question est de savoir si l’émotion suit immédiatement la représentation, ou si elle ne vient qu’après le déclenchement des troubles organiques. Il semble bien que la tristesse de la mort de mon grand-père n’a pas attendu la conscience de l’abattement physique causé par ce malheur; il est du moins certain qu’elle en a été singulièrement renforcée. En tout cas, le frisson du risque me paraît bien faire partie intégrante de l’émotion du jeu de hasard. Quant à la peur, on ne peut pas nier, semble-t-il, que les troubles organiques constituent son élément essentiel : ce sont ces troubles qui entraînent l’affolement de l’imagination par laquelle la raison et la volonté sont débordées; la maîtrise des mouvements et le fonctionnement régulier de l’organisme sont incompatibles avec la peur.
La théorie psychologique pourrait peut-être rendre compte des états affectifs calmes, comme le sentiment esthétique ou la sympathie : elle ne peut pas expliquer les états affectifs violents; comme l’émotion et la passion.
Ces états affectifs forts sembleraient s’expliquer plus facilement par la théorie physiologique à laquelle la forme paradoxale que lui a donnée William James a valu une certaine célébrité : l’affectivité n’est que la conscience de l’état de l’organisme; pour le sens commun, je tremble parce que j’ai peur; pour William James, j’ai peur parce que je tremble. L’affectivité suit donc les troubles organiques; elle n’est, en définitive, que la prise de conscience de ces troubles.
L’argument majeur des partisans de cette théorie est qu’il est impossible d’imaginer une émotion sans quelque modification de l’organisme : une peur sans tremblements, sans sueur froide, sans arrêt ou accélération des mouvements du cœur ou du rythme de la respiration se réduirait à la simple idée d’un danger; ce ne serait pas une véritable émotion. On ajoute aussi qu’il est facile de provoquer ou d’arrêter une émotion par des moyens purement physiologiques, comme un changement d’attitude, l’injection de certaines substances telles que l’adrénaline; les lecteurs de Baudelaire savent les « paradis artificiels » que se créent les mangeurs de haschisch.
Ce n’est pas sans utilité que William James a rappelé le rôle primordial des modifications organiques dans l’émotion et dans l’affectivité en général : ce rôle, si bien marqué par Descartes, avait été peut-être un peu trop oublié. Il n’y a jamais d’état affectif fort sans un accompagnement physiologique. Mais tout état affectif, même le sentiment le plus délicat, est-il la simple conscience d’un changement corporel? James lui-même n’avait cru, tout d’abord, pouvoir donner à sa théorie une telle généralité, et les faits semblent bien nous imposer la même réserve : le respect admiratif que j’éprouvais pour les joueurs de mes romans, le plaisir que je prenais à écouter les histoires de mon grand-père, n’étaient ordinairement accompagnés d’aucune modification sensible de mes fonctions organiques, et cependant ce n’était pas de pures idées. Inversement, les troubles organiques ne suffisent pas, à eux seuls, à provoquer l’émotion : que de fois, après une course folle, je me suis arrêté hors d’haleine, le cœur battant, mes jambes flageolant de fatigue, et cependant parfaitement calme. Si parfois une émotion s’est greffée sur ce désordre de mon organisme, c’est que quelque pensée absurde avait suscité en mon âme une vague crainte : je m’étais représenté ainsi recru de fatigue, poursuivi par des bandits et incapable de fuir. Enfin, rien ne prouve que, entre la perception du bien ou du mal qui nous arrive et les troubles organiques qui suivent, il n’y ait pas toujours quelque sentiment. S’il n’est pas toujours conscient, ce sentiment peut être inconscient : n’est-ce pas un sentiment inconscient qui, dans les jours de deuil, me maintenait dans un état de tension organique qui me déprimait?

* à suivre *

jeudi 6 août 2009

Émotion - 3e partie

J’ai beaucoup insisté sur les descriptions objectives de ces trois faits affectifs : elles vont nous servir à les interpréter.
Il faut d’abord reconnaître en chacun d’eux les trois sortes de phénomènes qui s’observent dans la plupart des faits de notre vie intérieure : phénomènes organiques, phénomènes psychologiques et phénomènes sociaux.
Les deux premiers sont assez faciles à discerner. La peur s’accompagne de tremblements, de sueur; elle rend incapable de faire certains gestes : elle fait perdre la maîtrise, non seulement de ses mouvements, mais plus encore de ses pensées, la raison n’exerçant plus son contrôle sur l’imagination affolée. Dans le jeu, la raison est, au contraire, très active, mais au service de la passion, sans cesse en quête de motifs qui justifient le joueur, de moyens de trouver l’argent nécessaire; mais si le joueur est si fatalement attiré vers la table où la sagesse devrait lui dire qu’il perdra, n’est-ce pas à cause de ce délicieux frisson qui parcourt ses membres durant les quelques secondes qui décident de son sort, à cause de ces alternatives de tension et de détente de tout son être? Quant à la tristesse, si les représentations y prédominent, les éléments organiques n’y manquent pas : on y constate un ralentissement général qu’il serait aisé de faire voir dans toutes les fonctions vitales, une vraie sensation d’abattement et de misère physique.
L’existence du facteur social, au moins dans un grand nombre de faits affectifs, est plus délicate à constater.
Dans la façon dont je fus pris par la passion du jeu, l’influence importante exercée par la société saute aux yeux : si j’ai été amené à risquer mon argent, c’est que, des lecteurs de romans, il m’était resté l’impression que le jeu est un plaisir délicat, supérieur, réservé aux gens qui sortent du commun; c’est un jugement collectif et non un jugement personnel qui déterminait mon acte. L’influence de la collectivité est encore sensible dans la valorisation des angoisses du joueur et des frissons qui parcourent son corps : ces incertitudes, cette fièvre, ne sont pas agréables par nature; elles sont plutôt désagréables; l’agrément qu’elles nous causent résulte de l’éducation reçue de la société.
Il en est de même, du moins en partie, dans le cas de la tristesse causée par la mort de mon grand-père. S’il y a, en effet, quelque chose de naturel et comme d’instinctif dans l’attachement de la mère pour son enfant, l’attachement des enfants à leurs parents et, à plus forte raison, à leurs grands-parents est une création de la société. Nous avons été imbus, dès notre enfance, de l’esprit de famille; on nous a répété qu’il fallait respecter les vieillards et qu’un grand-père n’est que bonté pour ses petits-enfants… : sans l’éducation reçue, mon grand-père m’eût été à peu près indifférent. De plus, cette tristesse ne m’était pas propre : elle était partagée par toute la famille et tous ses amis; bien plus, ceux qui, dans le long défilé qui accompagnait mon grand-père au cimetière, n’éprouvaient pour lui qu’indifférence devaient cependant, dans les relations qu’ils avaient avec nous à la suite de notre deuil, couvrir en quelque sorte leur visage et leurs paroles d’un léger voile de tristesse, s’ils ne voulaient pas paraître manquer de savoir-vivre. Comment ne pas être triste quand on ne voit que visages pleureurs? Il est bien rare que l’homme ait une tristesse solitaire. Pour moi, je crois n’avoir éprouvé que très rarement de sentiments strictement personnels : c’est l’écho des sentiments d’autrui qui renforce les miens, quand les miens ne sont pas un simple écho.
Dans la peur, au contraire, il semble bien que nous ayons un état affectif assez imperméable à l’influence de la collectivité. C’est que la peur est une manifestation d’une tendance essentiellement personnelle, l’instinct de conservation. Et cependant, je dois bien le reconnaître, un primitif n’aurait pas éprouvé, dans la même circonstance, une peur identique à la mienne : ce sont les récits de nos voisins, c’est trop évident, qui ont alimenté mon imagination; mais combien ai-je inconsciemment emprunté aux romans que j’ai lus, aux films dont les images se sont fixées dans mon esprit?

* à suivre *

mercredi 5 août 2009

Émotion - 2e partie

Il y a trois ans environ, j’ai éprouvé une peur intense dont je conserve un souvenir très vif encore. Je me trouvais à Pétion-ville, banlieue de Port-au-Prince, dans la maison de mes parents, qu’une grosse montagne l’isolait un peu. On avait parlé dans la journée d’un maraudeur qui avait volé quelques vaches et chevaux dans les propriétés voisines; on faisait du personnage des descriptions peu bienveillantes, et personne n’aurait souhaité le rencontrer, la nuit, au coin de la montagne. Ces récits m’avaient vivement frappé, et je fus long, ce soir-là à m’endormir.

Au milieu de la nuit, je me réveillai. Je crus d’abord que mon réveil avait été provoqué par l’appréhension avec laquelle je m’étais endormi. Mais je remarquai aussitôt qu’un chien hurlait dans la montagne : c’étaient ces aboiements qui avaient interrompu mon sommeil et qui allaient porter à son paroxisme la vague anxiété qui ne m’avait pas quitté depuis la veille. Il n’y avait pas de doute, le maraudeur était chez nous; à travers les hurlements du chien, j’entendais les cris étouffés des volailles. L’idée me vint de donner l’alarme, du moins de crier, de ma fenêtre, pour effrayer le voleur. Mais mon imagination avait fait du maraudeur un bandit en quête de massacres; je me voyais déjà étendu à terre par un coup de matraque, percé de coups de couteau, agonisant seul dans l’obscurité. Je voulus appeler : un sanglot coupa mon appel. D’ailleurs, un ressort de mon lit venait de craquer et j’eus l’impression que la porte était enfoncée. Je sentais une sueur froide et cependant j’étouffais. Je me cachai sous mes draps pour ne plus rien entendre, mais malgré moi, mon oreille était aux aguets et j’interprétais les moindres bruits comme des signes du travail du bandit. Combien dura cette folle épouvante? Je ne sais. Enfin, après un longtemps de silence absolu, le sommeil revint, mais pesant et douloureux de toute l’angoisse de ces heures d’insomnie.

Plus complexe, et cependant plus facile à analyser, le cas d’une passion que je faillis contracter durant l’été dernier; la passion du jeu. Nous étions à Luchon depuis dix jours, et, ne sachant que faire, j’explorais le casino. Poussé par une curiosité un peu malsaine – j’avais lu sur la porte, « Défense de jouer », je m’aventurai, un soir dans une salle où l’on jouait à la roulette.
Bien souvent déjà, j’avais vu, dans les foires, des jeux de roulette où l’on risquait cent euros pour gagner une bouteille de mousseux et je n’y avais trouvé qu’un médiocre intérêt. Ce soir-là, le plaisir de tenter ma chance prit pour moi une intensité jusqu’ici inconnue. Pourquoi? Peut-être pas snobisme et influence du milieu : je voulais me montrer aussi aventureux que les autres. Timidement, je hasardai deux cent euros, que je perdis. N’ayant plus, en dehors de quelques menue monnaie, je la misai en rougissant. Elle gagna. Dès lors, une sorte de délire m’attacha à cette table, où je perdis tour à tour et gagnai, perdis de nouveau plusieurs coups, jusqu’à ce que, n’ayant plus rien à miser, je m’éloignai, furieux contre moi-même, mais résolu à prendre ma revanche et à revenir.

Fort heureusement, notre séjour à Luchon se termina avant que ma passion se fût, par l’habitude, comme incorporée à mon tempérament. Actuellement, je n’éprouve pas un violent besoin de jouer, mais il me semble bien sentir que, si je me trouvais devant la roulette, je ne résisterais pas : j’ai le démon du jeu.
En continuant dans le sens d’une plus grande intellectualisation de l’affectivité, je citerai enfin le profond sentiment de tristesse que j’éprouvai, il ya quelques années, à la mort de mon grand-père. À vrai dire, la nouvelle de son décès ne me frappa pas profondément; j’étais même honteux de ressentir si peu de peine. C’est que mon attention était accaparée par les mille détails d’une cérémonie funèbre. La tristesse ne se manifesta qu’une semaine plus tard, lorsque l’accessoire qui m’avait distrait du principal fut devenu souvenir. Je fus alors, durant de longs jours, vraiment malheureux : les moindres bontés de mon grand-père me revenaient, vivantes, à la mémoire; la pensée des peines que je lui avais causées me hantait comme un remords; il me semblait que, sans moi il aurait vécu plus heureux et que j’avais été le seul obstacle à son bonheur. D’autre part, je sentais quelle place il occupait dans ma vie et combien, lui disparu, le monde était vide pour moi. Parfois, je me révoltais contre les faits et maudissais le sort. Plus souvent, je restais abattu devant la vie; j’éprouvais une sorte d’amertume intime, de resserrement de cœur, à la pensée de ce « toujours » qui nous séparait l’un de l’autre…
Hélas! L’oubli vint, ou du moins l’atténuation de ma peine. Je cherchai avec d’ailleurs l’impression de commettre une lâcheté, à me distraire. Peu à peu la vie reprit, sans lui. Un jour même, l’image de mon grand-père me revint à mon esprit que difficilement, vague et sans l’accompagnement émotif d’autrefois. La tristesse s’était sublimée en un souvenir d’une douleur, souvenir dont le temps chaque jour atténue les arêtes.



* à suivre *

mardi 4 août 2009

Émotion - 1e partie

Identifier est la tendance fondamentale de l’esprit humain. Cette tendance se manifeste jusque dans l’étude de la réalité la plus complexe qu’il nous soit donné de connaître : l’âme humaine.
L’activité psychologique dépend de l’organisme; nous ne le savons trop. Mais, du moins sous ses formes les plus élevées, elle se révèle si différente des mouvements de la matière organique, qu’il est difficile de ne pas lui reconnaître une réalité propre. Enfin, vivant au sein d’une collectivité, nous observons jusque dans notre pensée la plus intime l’écho de la pensée collective.
Cette multiplicité ne saurait satisfaire un esprit systématique avide d’unité absolue. Aussi nombre de penseurs, suivant ce mystérieux coefficient personnel si important en philosophie, cherchent à expliquer toute la vie psychologique de l’homme soit par l’organisme, soit par l’esprit, soit par la société.
Nous cantonnant au domaine de l’affectivité, nous analyserons trois cas d’émotion, de passion et de sentiment, puis nous essaierons, nous appuyant sur ces exemples, de préciser le rôle du physiologique, du psychologique et du social dans la vie affective et de déterminer quel en est le facteur essentiel.
* à suivre *

lundi 3 août 2009

Prévention, Pourquoi Faire?

Il ne viendrait à l’esprit de personne, pour parodier G. Jones, qui, prêchant depuis toujours un sain régime de vie, de prendre pendant les vacances la résolution de négliger la médecine préventive. Mais dans notre désir de corriger nos mauvaises habitudes au cours de 2009, il est important d’examiner les deux côtés de la médaille, car la preuve est faite que la conduite d’une vie saine peut causer des ennuis épouvantables dans les vieux jours!

Nous évoquerons donc deux genres de tragédie découlant du mode de vie. D’abord celle de ce parent de 45 ans qui succombe à une crise cardiaque induite par l’athérosclérose alors que l’hérédité l’assurait de 80 années d’existence agréable. Un mode de vie générateur d’obésité, de diabète et d’hypertension fait frapper la mort des décennies trop tôt.

L’autre drame est du type du remplit les foyers pour malades chroniques. Des patients âgés, cloués au lit, incontinents, seuls, condamnés à fixer jour après jour les murs qui les entourent, certains ne sachant à peine où ils sont, ou pourquoi et comment ils y sont arrivés.

La médecine préventive est devenue une arme à deux tranchants. Chez certains, la discipline et la modération qu’elle implique évite des détériorations prématurées. Chez d’autres, hélas, une saine existence peut conduire au drame en ajoutant des années à la vie plutôt que de la vie aux années.

Mieux j’apprécie les vertus de la médecine préventive, mieux je comprends qu’il y a un temps pour combattre l’apparition des affections dégénératives…et un autre pour abandonner les précautions.

La question qui se pose clairement en 2009 est de savoir si l’on peut avoir le beurre et l’argent du beurre. Peut-on logiquement adopter une attitude plus sélective à l’égard de la médecine préventive? Un temps pour éviter l’athérosclérose et un temps pour dire « Au diable les problèmes du vieillissement! Le moment venu, je préfère mourir rapidement! ».

Un mode de vie exemplaire est de rigueur à l’adolescence et à l’âge moyen. Il exige un régime alimentaire équilibré par les hydrates de carbone et les fibres, ainsi que par une ingestion restreinte de graisses, de sucre et de sel. Il est alors impératif de dire non à la cigarette, aux drogues, aux excès en alcool et en médicaments, ainsi qu’à l’inactivité.

Mais la soixantaine passée, les sacrifices commencent à perdre leur sens et peuvent même être dangereux. Cela ne signifie pas qu’il faille gagner 50 kg en s’empiffrant, cesser tout exercice physique, et vider une bouteille de whisky par jour en fumant des cigares. Néanmoins, ayant échappé à une mort prématurée, on peut s’inspirer de l’écrivain français La Rochefoucauld, selon qui une protection de la santé par un régime excessivement rigoureux est en soi une maladie pénible!

Je doute fort que dans la soixantaine en notre siècle au lieu du XVIIe où il vécut, La Rochefoucauld craindrait les œufs et le jambon au déjeuner, ou qu’il s’encombrerait de scrupules devant des crêpes recouvertes de beurre et de sirop d’érable. De même irait-il allègrement dîner d’un verre de vin et d’une pâtisserie dans quelque bistro. Et je l’imagine sans peine, le soir venu, commandant de la viande avec des frites. Sans oublier la crème glacée au dessert!

En politique comme dans les placements c’est la chronologie, le choix du moment qui détermine le succès. La règle s’applique aussi en médecine. Supposons que les spécialistes soient fondés de clamer qu’une alimentation riche en graisses saturées et cholestérol provoque les crises cardiaques. N’est-il pas préférable de mourir de cela à 80 ans que de s’exposer aux sévices d’une vieillesse trop longue et peut-être d’un trépas aussi lent que douloureux?

J’ai revu récemment une octogénaire de nature inquiète que je connais depuis longtemps. Elle revenait d’un séjour de plusieurs mois en Floride, où elle avait consulté un médecin. Celui-ci, ayant diagnostiqué de l’hypertension et un taux élevé de cholestérol, avait prescrit un régime draconien.

Futilité que cela. Pesant 90kg depuis des années, cette femme ne modifierait sans doute en rien sa longévité en perdant quelques livres et en réduisant tant soit peu sa tension artérielle et son cholestérol.

Qu’aurait dû faire le médecin floridien? Omettre tout d’abord le test de cholestérol, et ensuite féliciter la dame pour la forme physique et mentale qui lui permettait encore de se rendre seule dans le sud en voiture à son âge. Elle était heureuse avant qu’il ne la tracasse avec son cholestérol. Et au lieu de lui faire sacrifier le fromage qu’elle aimait, il aurait dû lui dire « Profitez-en, Madame! ».
Ce n’est pas l’athérosclérose qui menace cette aimable vieille dame. Comme bien d’autres personnes de son âge, elle devait plutôt douter de l’opportunité de la médecine préventive à cette époque de sa vie. Et bon nombre d’entre elles concluront peut-être justement pour ces vacances : « Au diable la médecine préventive! Profitons plutôt du temps qui nous reste! ».

dimanche 2 août 2009

Chronique Grammaticale - Accord du Participe Passé avec AVOIR - 11e partie

8. Nous s….merions, ça g…rmerait….
Question :
E, e
E, è
È, e
È, è
Réponse : sèmerions, germerait
Mais : Nous semions, ça germait.
Rem : Les verbes qui ont un E muet à l’avant-dernière syllabe de l’infinitif changent cet E en è devant toute syllabe muette.

9. Tu pèses, p….sais et p….seras le pour et le contre de tous tes actes.
Question :
E, è
È, è
E, è
(Autre chose)
Réponse : pesais, pèseras
Rem : Les verbes qui ont un E muet à l’avant-dernière syllabe de l’infinitif changent cet E en è devant toute syllabe muette.

10. Tu exc….lais à ces jeux d’adress.
Question :
È
El
E
É
Réponse : excellais
Rem : Les verbes qui ont un E muet à l’avant-dernière syllabe de l’infinitif change cet E en è devant toute syllabe muette.
Mais : Ici, l’infinitif est EXCELLER, il y a donc toujours LL.

11. D’une voix qui s’alt…..re peu à peu, il rév…le, la nouvelle de la catastrophe.
Question :
É, é
É, è
È, é
É, è
Réponse : altère, révèle
Mais : Sa voix, s’altéra quand il révéla la catastrophe.
Et : Sa voix s’altérera quand il révélera…
Rem : Les verbes qui ont un é à l’avant-dernière syllabe de l’infinitif changent cet é en è devant une syllabe muette FINALE (à l’exception des verbes en –éER, qui conservent toujours le é).

12. Vous cr….erez ensemble un nouvel enseignement qui agr…e à tous les jeunes.
Question :
É, é
É, è
È, é
È, è
Réponse : créerez, agrée
Et : Vous créez….qui agréera
Rem : Les verbes qui ont un é à l’avant-dernière syllabe de l’infinitif changent cet é en è devant une syllabe muette FINALE (à l’exception des verbes en éER, qui conservent toujours le è).

13. Ten……-moi les pinces. Je te ren…..service, parfois, moi aussi.
Question :
S, s
Ds, ds
Ds, s
S, ds
Réponse : tends, rends
Rem : Les verbes en –DRE gardent le D à l’indicatif singulier et à l’impératif, sauf ceux en –INDRE et –SOUDRE. ROMPRE garde le P et VAINCRE garde le C.

14. Il gein….facilement, surtout quand il se tor….le pied.
Question :
D, d
D, t
T, d
T, t
Réponse : geint, tord
Rem : Les verbes en –DRE gardent le D à l’indicatif singulier et à l’impératif, sauf ceux en -INDRE et –SOUDRE, ROMPRE garde le P et VAINCRE garde le C.

* à suivre *